Tunisie : Un espace public où le jugement rapide l’emporte sur l’analyse circonstanciée

Je crois que la prévalence des biais cognitifs dans l’opinion tunisienne, qu’il s’agisse de l’amalgame entre régime républicain et performances matérielles, de la généralisation sur l’ensemble de la classe dirigeante dans la période post-2011, de la confiance excessive dans les intervenants médiatiques, de l’occultation du rôle des intellectuels ou de la sélection anachronique d’événements passés, trouve ses sources dans un faisceau de facteurs institutionnels et culturels.

D'abord, le système éducatif, historiquement centré sur la restitution de savoirs plutôt que sur l’investigation critique, n’habitue pas à croiser les sources ni à contextualiser les indicateurs. Ainsi, l’élève d’hier, enseignant/adulte aujourd’hui, peut intérioriser l’idée que ‘’la République a échoué’’ parce qu’il compare spontanément les hôpitaux d’aujourd’hui à ceux des années 1970, sans intégrer ni l’explosion démographique, ni l’endettement extérieur, ni la transformation épidémiologique, ni surtout les libertés publiques acquises/confisquées entre-temps.

Ensuite, les médias, en quête d’audience, privilégient la polémique et l’intervenant spectaculaire au détriment de l’expert reconnu, renforçant l’illusion que tout avis se vaut, comme lorsqu’un consultant en communication commente la politique énergétique avec la même autorité qu’un ingénieur des mines.

Par ailleurs, le manque d’accès, volontaire ou par contrainte, à des bases de données fiables et chronologiques (détails des budgets de l’État, rapports de la Cour des comptes, séries statistiques longues) laisse place aux récits mémoriels sélectifs, tandis que les idéologies, qu’elles soient nationalistes, islamistes, marxiennes ou libérales, opèrent un tri inconscient des faits : l’un retiendra exclusivement les grèves sociales, l’autre les réformes juridiques, chacun y trouvant la preuve de sa propre vision.

Enfin, les intérêts personnels, qu’ils soient immédiats (crainte du chômage, dégradation du pouvoir d’achat) ou anticipés (calcul électoral, positionnement politique), orientent la mémoire et l’attention vers les seuls événements qui confortent ses attentes ou ses craintes.

Ces facteurs, pédagogie non critique, médias non déontologiques, opacité des données, prismes idéologiques et urgences vécues, agissent en synergie, produisant un espace public où le jugement rapide l’emporte sur l’analyse circonstanciée, et où la transition politique est perçue à travers le prisme déformant des frustrations immédiates plutôt que dans la durée longue des recompositions institutionnelles.

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