Rapport annuel 2025 de la BCT : Lacunes analytiques et silences stratégiques

L’analyse d’économie politique du Rapport annuel 2025 de la BCT en examine les apports et les limites selon trois axes, à savoir le cadre technocratique de la gouvernance économique, le traitement des liens budgétaires et financiers, et la prise en compte des crises structurelles.

Le document témoigne d'un effort considérable en matière de transparence et de collecte de données macroéconomiques (statistiques exhaustives sur les agrégats monétaires, les paiements extérieurs, les soldes budgétaires et la performance bancaire) démontrant la capacité technique de la BCT et son adhésion aux normes internationales. Une lecture attentive révèle toutefois d'importantes lacunes analytiques et des silences stratégiques. Le discours sur la ‘’résilience’’ et la ‘’stabilité’’, bien que partiellement justifié au vu du contexte externe difficile, tend à occulter des défis structurels profonds tels que domination budgétaire, répression financière, informalisation accélérée et rigidité du taux de change, qui entravent l'efficacité de la politique monétaire et perpétuent un équilibre fragile.

I. Cadre technocratique et gouvernance économique

Le rapport incarne une communication technocratique mobilisant un vocabulaire spécialisé : ‘’écarts de production’’, ‘’KRD’’, ‘’LCR’’, pour construire une aura d'objectivité autour de décisions aux implications politiques significatives. Cette stratégie remplit une double fonction. Elle signale la compétence institutionnelle aux créanciers internationaux, mais elle peut également ériger un obstacle au contrôle ‘’démocratique’’, rendant difficile l'accès des parlementaires et de la société civile au débat monétaire. Les choix politiques, comme la baisse du taux directeur de 8,00 % à 7,00 % en 2025, sont présentés comme des réponses techniques à des données objectives, alors qu'ils s'inscrivent dans un contexte de fortes contraintes budgétaires.

Le Conseil d'administration, incluant des représentants du ministère des Finances, opère sous la pression d'une crise budgétaire chronique. La ‘’vigilance’’ affichée sur l'inflation doit se comprendre à l'aune de cette réalité ; la BCT, bien que disposant d'une autonomie formelle, compose avec les exigences d'un État fortement dépendant du financement monétaire. L'usage répété du terme ‘’résilience’’ dans le message du gouverneur, l'analyse mondiale et l'évaluation nationale, mérite attention. En attribuant une part importante des difficultés à des ‘’chocs’’ exogènes (géopolitiques, climatiques), le rapport minimise les responsabilités des politiques intérieures dans les pathologies structurelles (secteur des hydrocarbures en déclin, investissements anémiques). La résilience, dans ce cadrage, risque de devenir un alibi commode pour la stagnation.

II. Domination budgétaire, répression financière et normalisation de l'exceptionnel

Les sections documentant le rôle croissant de la BCT dans le financement de l'État, sont parmi les plus révélatrices du rapport. Les facilités accordées à l'État sont passées de 7 600 MDT en 2024 à 13 550 MDT en 2025, soit une hausse de 78 %. Qualifié d'’’exceptionnel’’, ce financement tend à devenir structurel, un cas de ce que les économistes politiques nomment domination fiscale, où la politique monétaire se trouve subordonnée aux besoins budgétaires. Présenté comme une nécessité technique, il soulève pourtant des questions fondamentales sur l'indépendance de la banque centrale et les risques inflationnistes à terme. Le rapport documente également, sans analyse approfondie, la transformation des banques en acheteurs captifs de dette souveraine ; leurs avoirs en obligations du Trésor ont augmenté de 7 313 MDT en un an (+39,4 %).

La structure du revenu net bancaire (RNB) s'en trouve modifiée ; les revenus du portefeuille titres représentent désormais 43 % du RNB, contre 37,7 % pour les marges d'intérêt traditionnelles. Ce mouvement résulte en partie de pressions réglementaires et d'un contexte de marché dégradé, mais il s'inscrit dans une forme de répression financière qui oriente l'épargne intérieure vers l'État. Les conséquences pour le crédit privé sont préoccupantes. Le crédit aux entreprises publiques augmente de 15 %, contre 2,7 % pour les professionnels privés. La réduction du déficit à 5,2 % du PIB et du ratio dette/PIB à 82,1 %, soulignée dans le rapport, doit être relativisée. Elle doit autant aux mécanismes de financement monétaire qu'à une véritable discipline budgétaire ou à une croissance robuste.

III. Crises structurelles et limites de la politique monétaire.

La principale lacune du rapport réside dans les sujets qu'il aborde de manière insuffisante : l'expansion du secteur informel, les contradictions du régime de change et la crise chronique de la balance des paiements.

L'expansion du secteur informel.

Le rapport constate, sans l'interpréter pleinement, que le ratio billets/PIB a atteint 15,6 % en 2025 (contre 14,1 %), indicateur classique d'informalisation. La hausse de la demande de liquidités suggère qu'une part croissante de l'activité échappe au système bancaire formel, sous l'effet conjugué de la fraude fiscale, de la défiance et des obstacles bureaucratiques. Les implications pour la politique monétaire sont significatives ; l'efficacité des taux d'intérêt dépend du canal du crédit, mais une économie informelle croissante rend une part importante des acteurs insensible aux signaux monétaires. Ce silence analytique constitue une lacune sérieuse.

Le régime de change et ses contradictions.

Le dinar s'est apprécié de 9,8 % face au dollar et déprécié de 1,6 % face à l'euro, mais le rapport omet d'expliquer que le taux de change résulte d'une gestion administrée, non d'un prix d'équilibre de marché. La BCT défend un dinar surévalué pour éviter les conséquences inflationnistes et politiques d'une dévaluation ; une ‘’crainte du flottement’’ qui protège les consommateurs urbains mais pénalise les exportateurs. Le taux de change effectif réel s'est apprécié de 3,3 %, renchérissant les produits tunisiens et contribuant au déficit commercial (21,8 milliards TND), enfermant le pays dans un cercle vicieux de perte de compétitivité et d'épuisement des réserves.

La crise chronique de la balance des paiements.

Le déficit courant s'est creusé à 2,3 % du PIB, et le déficit commercial à 21,8 milliards TND, présentés comme ‘’maîtrisés’’. Pourtant, la Tunisie est confrontée à une contrainte extérieure récurrente, nécessitant un financement de plus en plus difficile. Le service de la dette extérieure atteignait près de 10 000 MDT en 2025, contre seulement 3 825 MDT de nouveaux emprunts (l'État puise dans ses réserves, signe d'un piège de la dette). La baisse du ratio dette extérieure/PIB (47,5 % à 39,5 %), présentée comme positive, reflète en partie l'impossibilité d'emprunter significativement à l'étranger et un report vers la dette intérieure. Les réserves ne couvrent plus que 106 jours d'importations (contre 121 en 2024), réduisant la marge de manœuvre de la BCT et accroissant le risque de dévaluation désordonnée.

Quelques recommandations.

1) Indépendance monétaire.

La BCT gagnerait à affirmer plus explicitement son indépendance opérationnelle, notamment en limitant le recours au financement direct de l'État, dont la banalisation menace à terme la stabilité des prix et la crédibilité institutionnelle.

2) Stratégie de formalisation.

L'expansion du secteur informel doit être traitée comme un enjeu macroéconomique et de développement majeur. Des réformes simplifiant l'immatriculation des entreprises, élargissant l'inclusion financière et modernisant le recouvrement fiscal sont des préalables à une transmission efficace de la politique monétaire.

3) Réforme du taux de change.

La gestion administrée actuelle perpétue un équilibre insoutenable. Une transition maîtrisée vers un régime plus flexible, assortie de filets sociaux pour protéger les ménages vulnérables, est essentielle pour rétablir la compétitivité extérieure et réduire la vulnérabilité de la balance des paiements.

4) Consolidation budgétaire.

Il est impératif de réduire progressivement la dépendance de l'État au financement monétaire. Une consolidation durable exige des réformes structurelles élargissant l'assiette fiscale, rationalisant les subventions et améliorant l'efficience des dépenses publiques.

5) Résilience du secteur bancaire.

La concentration des portefeuilles bancaires en dette souveraine crée un risque systémique. La réglementation prudentielle devrait encourager la diversification et inciter à des prêts productifs au secteur privé, dans le cadre d'une stratégie de développement à long terme.

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