La Tunisie ne fait pas exception. Les pays d’origine subsahariens partagent les mêmes maux : conflits armés, captation tribale des rentes, effondrement des conditions de vie. Les pays nord-africains, y compris la Tunisie, connaissent des fragilités de même sévérité : informalité croissante, espace fiscal très étroit, services publics dégradés, croissance lente. L’Europe, enfin, serre son étau migratoire, transformant le Maghreb en une zone d’attente prolongée.
Dans ce contexte, la question migratoire suit une trajectoire cumulative. Faute de ressources, l’État ne peut assurer sécurité ni intégration. Les migrants basculent dans l’informel et parfois dans le crime. Les tensions locales montent. Les discours politiques exploitent la peur. L’Europe externalise son contrôle à bas coût sans financer de solutions durables. Ce cercle vicieux risque de devenir irréversible.
Face à ce bref diagnostic, la priorité ne peut être ni humanitaire ni sécuritaire
prise isolément. Elle est institutionnelle et fiscale. Sans élargissement de l’espace fiscal, l’État tunisien ne pourra jamais assumer ses missions régaliennes telles que protéger les habitants, enregistrer les migrants, offrir des services de base. Concrètement, renforcer les capacités institutionnelles signifie taxer l’économie informelle où travaillent des migrants et des locaux, numériser les registres, former les forces de l’ordre à distinguer la délinquance ordinaire des réseaux criminels, collecter des données fiables. C’est à ce prix qu’on pourra sortir de l’impasse.
Par ailleurs, la Tunisie dispose actuellement d’un faible pouvoir de négociation dans cette phase de son histoire. Elle ne peut imposer ses conditions. Elle peut néanmoins explorer plusieurs pistes.
Sur le plan interne, une vraie réforme fiscale progressive est indispensable. Des observatoires locaux à Sfax et dans le Grand Tunis, associant habitants, migrants et autorités, pourraient apaiser les tensions et produire des données partagées.
Avec l’Union européenne, il faudrait renégocier le contenu des aides. L’Europe finance aujourd’hui le contrôle frontalier, mais presque rien pour les capacités fiscales et régaliennes de l’État tunisien. En échange de l’acceptation de centres d’enregistrement (hotspots) et d’une gestion maîtrisée des flux, la Tunisie pourrait obtenir un soutien massif à la formation des douaniers, des juges et des forces de police, ainsi qu’un allègement de sa dette lié à la ‘’potentielle’’, car envisageable, régularisation des migrants.
Avec les pays d’origine subsahariens, des accords bilatéraux sont aussi envisageables, i.e., des quotas d’entrée légale (travail saisonnier, étudiants) contre l’engagement de lutter contre les filières criminelles et de réadmettre les ressortissants en situation irrégulière. Un observatoire régional des flux, associant Tunisie, Sahel et Afrique de l’Ouest, permettrait de sortir des instrumentalisations politiques.
Ces voies, si limitées soient-elles, pourraient être prometteuses sur le papier, mais plusieurs obstacles les rendent difficiles. Le premier défi est politique. Le discours dominant actuel stigmatise ouvertement les migrants subsahariens, ce qui rend tout compromis toxique. Un revirement supposerait une médiation externe ou un choc, par exemple, une suspension des aides européennes. Le deuxième défi est administratif. L’État tunisien, affaibli par une décennie de crises politiques, manque de cadres techniques pour mener des réformes fiscales complexes. Le renforcement des capacités suppose donc une assistance technique préalable, ce qui demande du temps.
Le troisième défi est géopolitique. L’Union européenne n’a pas intérêt à financer un véritable espace fiscal nord-africain ; cela donnerait aux pays de transit une autonomie qu’elle préfère leur refuser. La Tunisie doit donc jouer la concurrence avec d’autres puissances (Chine, Turquie, pays du Golfe) pour exister dans la négociation. Le quatrième défi est temporel. Les réformes fiscales et institutionnelles produisent des effets en plusieurs années, alors que les tensions migratoires sont immédiates et que la trajectoire cumulative s’accélère.
Enfin, le problème des migrations subsahariennes en Tunisie n’est donc ni une simple question sécuritaire, ni une affaire humanitaire. Il est le symptôme au moins d’un État dont les capacités se sont dégradées et dont l’espace fiscal est trop étroit. Renforcer ces capacités est la seule voie pour éviter l’irréversible. Cela suppose une lucidité sur le faible pouvoir de négociation tunisien, et une acceptation de négocier des compromis exigeants tels qu’offrir à l’Europe une gestion maîtrisée des flux contre un soutien institutionnel, et proposer aux pays d’origine une circulation légale contre la répression des filières criminelles.
Rien ne garantit le succès. Mais poursuivre le débat dans les termes actuels, ‘’pour’’ ou ‘’contre’’, garantit l’échec.