La question iranienne est une question difficile. Il est bon de le rappeler contre ceux qui aiment les oppositions bien tranchées et qui ne reculent pas devant les simplifications.
On a eu l'occasion ici d'exprimer des réserves en ce qui concerne la nature du régime politique iranien. Ce qui n'a en soi rien de très original. Mais ce qui, dans le contexte actuel, pourrait s'apparenter à une sorte de fausse note vu la tendance générale au plébiscite en faveur de l’Iran. Et il ne s’agit pas d’ignorer ce qui confère toute sa légitimité à pareil plébiscite : d’abord la persévérance dans la défense de la cause palestinienne là où, dans le camp arabe, la règle semble plutôt être celle de la défection sous de fausses apparences de solidarité.
Ce point de la persévérance prend tout son sens lorsque cette option se traduit par un coût élevé, qui est la guerre à laquelle on assiste actuellement et dont on se rend compte d’ailleurs que l’Iran s’y est préparé de longue date : preuve que son engagement au service du droit des Palestiniens est tout autre chose qu’une vaine gesticulation. Ensuite, et dans le prolongement de ce qui précède, il y a la posture de ce qu’on pourrait appeler l’irrédentisme politique et culturel vis-à-vis de l’hégémonie occidentale, vis-à-vis de la propension de l’Occident à étendre ses zones d’influence et à imposer aux différents peuples du monde ses références et ses modes d’existence.
L’affirmation forte de son identité religieuse, à savoir le chiisme, peut prendre ici le sens d’une sorte de volonté de se doter d’une forteresse face au soft power de l’invasion culturelle qui sert d’avant-poste à de nouvelles formes de domination et, au-delà de cela, de volonté d’initier un mouvement de contre-invasion en compagnie de certains acteurs régionaux.
Enfin, il faut peut-être noter que cette posture défensive constitue une manière pour l’Iran de faire honneur à son propre passé, à son héritage millénaire qui remonte beaucoup plus loin que son adhésion au chiisme, beaucoup plus loin aussi que son entrée dans l’histoire de l’islam, puisqu’il nous ramène à l’ère de l’empire achéménide qui fut longtemps pour l’Orient un pôle de civilisation de première importance. Sait-on seulement que, à son apogée, l’Iran de l’empire achéménide étendait sa domination de l’actuel Afghanistan à l’est jusqu’aux confins de la Libye à l’ouest ? Sait-on que le zoroastrisme qui régnait alors dans ce pays représentait une des formes les plus avancées de la pratique religieuse, dans le sens où elle marquait déjà une volonté de se démarquer du polythéisme ambiant et d’engager l’homme dans un combat cosmique aux côtés d’une divinité unique ?
Il y a un devoir de mémoire envers son propre passé qui interdit de se placer sous la tutelle d’une quelconque puissance nouvelle et de ses systèmes de valeurs : telle est, en fin de compte, l’exemplarité que l’Iran nous donne et qu’il donne au monde.
Mais c’est aussi là que le doute s’insinue sur la nature de l’engagement iranien. Sommes-nous en présence d’une attitude défensive dont le but est de préserver une mémoire, à la fois pour son propre compte et pour le compte de toutes les autres nations à qui incombe également le devoir de faire une place à leur passé, proche et lointain ? Ou le passé n’est-il mobilisé ici que dans la mesure où il peut servir d’énergie idéologique à un travail dont l’antagonisme à l’Occident reste l’élément déterminant ? Est-ce que l’Iran porte le flambeau d’un combat nouveau et éminemment sain qui consiste à affirmer sa souveraineté au profit de la profondeur de sa propre histoire, ou ne fait-il que reprendre à son compte l’ancien combat stérile et dangereux qui fut autrefois celui qui opposait l’Est et l’Ouest, à l’époque du communisme soviétique ? Y a-t-il quelque chose d’absurde à dire que l’Iran veut, à partir de sa posture théocratique, se donner le rôle qui fût autrefois celui de la Russie athée du communisme ?
Il est vrai que la révolution iranienne et la révolution bolchévique sont, du moins à première vue, deux choses incompatibles et irréconciliables. Mais cela ne veut pas dire que les idéologues iraniens répugnent à se doter d’un moteur à double explosion : l’explosion antimoderniste et anti-séculière sous la bannière de l’islam d’une part, et l’explosion anticapitaliste, anti-libérale et anti-occidentale d’autre part.
À y regarder de près, l’Iran ne se préoccupe pas tant que ça de son propre héritage historique. Ce qui l’intéresse, c’est ce qui, dans son passé, peut lui conférer une énergie susceptible de renforcer son rôle de puissance antagonique. La cause palestinienne, par rapport à laquelle ce pays se présente comme le gardien héroïque, n’échappe pas à cette logique de l’instrumentalisation. La même approche sélective qui retient ceci et délaisse cela dans la construction de son héritage historique est à l’œuvre quand il s’agit de dire sa jalousie de la souveraineté et de la liberté des nations tierces : seules comptent parmi ces dernières celles dont la référence peut alimenter le moteur révolutionnaire et lui donner plus de puissance réactive dans le sens de l’expansion.
Voilà pourquoi le soutien apporté aujourd’hui à l’Iran comporte un risque, qui est d’être recyclé dans une politique dont le souci est moins de défendre sa propre souveraineté, et encore moins celle des autres, que de sacrifier à une forme de contre-volonté hégémonique… Contre-volonté hégémonique dont la Russie soviétique fut autrefois la tenante et dont l’Iran ambitionne désormais de combler le vide après la disparition de celle-ci en mobilisant les ressources à la fois de la cohésion religieuse et du ressentiment populaire contre les puissances de l’argent.
Mais, ayant dit cela, nous voulons souligner en même temps que la prise de distance vis-à-vis de la politique iranienne n’enlève rien à la valeur intrinsèque des actions qui sont menées dans son cadre : soutenir les Palestiniens face aux agissements des gouvernements israéliens demeure une action qui mérite tous les éloges ; le faire dans un contexte de dangereuse adversité ne fait qu’accroître ce mérite ; défendre sa propre souveraineté face aux velléités de tutelle culturelle et politique en provenance des puissants du jour garde toute sa noblesse et, pour finir, partout où un pays défend le droit de son propre héritage en défendant dans le même mouvement celui des autres, il est juste de dire à son sujet qu’il accomplit une œuvre à caractère exemplaire.