SÉTIF, 8 MAI 2026 : LE CANULAR FRANÇAIS

La guerre algérienne de libération nationale n’a officiellement été dénommée en France « guerre d’Algérie » qu’en vertu d’une loi de juin 1999, c’est-à-dire près de 40 ans après qu’elle a pris fin. Auparavant, et depuis son déclenchement, elle était désignée le plus souvent sous l’appellation d’« événements d’Algérie ». Plus rarement, on disait d’elle qu’elle n’était qu’une suite « d’opérations de maintien de l’ordre public » ou « de pacification » menées contre « des rebelles ».

Il ne fallait pas en effet que ces derniers soient reconnus comme combattants ni qu’ils bénéficient le cas échéant du statut de prisonniers de guerre. Mais la conséquence en était problématique pour les soldats français qu’on mobilisait pour les combattre et qui ont dû attendre que la loi de 1999, votée sous leur pression et en considération de leurs seuls intérêts, consacre la qualification de guerre pour que leur soit attribuée la qualité d’anciens combattants ayant des droits égaux à ceux des vétérans des autres guerres.

Autant dire que ce ne fut nullement un souci de véracité historique qui fit renoncer l’État français aux euphémismes choisis pour nier la réalité d’une guerre qui a duré huit ans et n’a jamais fait de quartier.

Ce petit rappel m’a paru nécessaire avant de faire part du trouble que j’ai ressenti en prenant connaissance du discours tenu par les officiels français à l’occasion de la visite effectuée par la ministre française déléguée aux Armées à Sétif pour y prendre part aux commémorations des massacres du 8 mai dans l’Est algérien.

Le communiqué de l’Élysée qui a annoncé ce déplacement indiquait le vendredi 8 mai que « Mme Alice Rufo se rendra(it) à Sétif pour y commémorer les événements tragiques qui y ont eu lieu le 8 mai 1945 ». Et en bonne soldate de la Macronie, l’intéressée reprenait ces éléments de langage le samedi 9 mai pour évoquer la visite qu’elle venait d’effectuer « à Sétif, pour commémorer, aux côtés de l’Algérie les événements tragiques qui se sont produits le 8 mai 1945 ».

Il y a donc à tous les niveaux de la France officielle une volonté délibérée et concertée de renouer avec la version minimaliste des « événements », dont on consent à peine à admettre aujourd’hui qu’ils étaient tragiques, pour parler d’un massacre de masse qui a duré deux mois et auquel ont pris part la police, la gendarmerie, l’infanterie, la marine et l’aviation françaises secondées par les milices coloniales armées en un tour de main et dont le zèle assassin était stimulé par le besoin de racheter leurs compromissions pétainistes.

Ce qui nous ôte le dernier doute possible sur la persistance française dans le déni, c’est cet autre passage du communiqué de l’Élysée : « Alors même que les Français célébraient leur libération, peut-on y lire, la répression des manifestations dans les villes de Sétif, Guelma et Kherrata durait plusieurs semaines et faisait des milliers de victimes ».

Peut-on parler de « répression de manifestations » à propos d’assauts meurtriers contre des villages sans défense, de bombardements indiscriminés et d’exécutions extra-judiciaires massives perpétrés sur une si longue durée ? Et, d’ailleurs est-il naturel que ce compte-rendu affecte une telle neutralité de ton et omette de préciser qui a réprimé qui et qui sont les milliers de victimes ?

Je ne peux concevoir que ce « non-événement » du 8 mai 2026 puisse être lu comme une manifestation de la volonté de l’ex-puissance coloniale de venir à résipiscence.

On est dans la logique du déni antérieur de la « guerre d’Algérie ». Cette même dénomination d’« événements » qui visait jadis à nier aux patriotes algériens armés la qualité de combattants et à leur refuser les garanties du droit de la guerre semble cette fois se substituer au terme approprié de « massacres » pour nier à plusieurs dizaines de milliers d’Algériens désarmés la qualité de victimes de ce qui ne fut rien moins qu’un crime confinant, avant la lettre, au génocide.

Il importe peu de savoir quels sont les autres termes du marché conclu ce 8 mai 2026 avec la France. Si c'est sur la base de ce canular que l’Algérie devait accepter une pacification des relations entre les deux pays, sa diplomatie, déjà contestable sur plusieurs sujets sensibles, deviendrait carrément insoutenable.

Commentaires - تعليقات
Pas de commentaires - لا توجد تعليقات