Le pape est en Afrique. Son voyage a commencé par l'Algérie voisine. La visite d'un pape dans nos contrées agite toujours des pensées mêlées. Elle rappelle d'un côté cette partie de notre histoire où le christianisme n'était pas pour nos ancêtres une religion étrangère. C'est l'époque de Saint Augustin, dont le rayonnement inaltéré de la pensée auprès des fidèles, à travers les pays de tradition chrétienne, ne doit pas nous faire oublier qu'il était un enfant de nos terres. Et que sa mère était elle-même à la fois un pur produit du peuple et une femme dont la piété parlait chrétien, pour ainsi dire.
Mais cette visite nous renvoie aussi à un passé plus récent, où l'Église est revenue avec l'intention de reconquérir un territoire perdu en prenant appui sur la force armée de la puissance coloniale des États d'Europe. C'est l'époque d'une Église qui s'était mise au service d'un projet de domination. Pour beaucoup, ce souvenir ne s'efface pas et nourrit une méfiance légitime.
Mais, disant cela, nous ne devons pas pour autant passer sous silence une autre méfiance, moins légitime celle-là, car plus artificielle : celle qui est entretenue dans le seul but de ressasser une affirmation identitaire. Le christianisme n'en est d'ailleurs pas la seule victime : l'islam l'est aussi. Il l'est parce qu'il est réquisitionné, violenté dans son message, afin de le faire servir au besoin de se donner une carapace culturelle, ou d’agiter vainement un étendard face à un monde dont on vit mal la supériorité dans divers domaines.
C'est cette méfiance artificielle qui fait que beaucoup d'entre nous, sans avoir réfléchi sérieusement à la question, pensent avoir le droit de prendre un accent triomphal en déclarant que la personne du pape incarne l'égarement du christianisme à travers cette façon d’interposer une autorité entre Dieu et sa créature humaine. Il n’est d’ailleurs pas rare que cette dénonciation ait été recueillie tout droit de la bouche de quelque savant qui, pour l’occasion, aura apporté lui-même la preuve de la nullité de son affirmation, dans la mesure où il aura lui-même endossé, sans crier gare, le rôle de l’intermédiaire entre Dieu et les hommes. Le nom de « savant » que se donnent les religieux en terre d’islam présente d’ailleurs une ambivalence intéressante : car il signifie d’une part que c’est par lui qu’on peut acquérir le savoir, et donc que cette acquisition est possible, mais d’autre part, que le vrai savoir est détenu par certaines personnes à l’exclusion des autres et, par conséquent, qu’aux savants s’opposent ceux qui ne savent pas et qui n’ont d’ailleurs pas besoin de savoir puisqu’existent des gens qui savent pour eux.
Le christianisme a certainement ses propres défauts, qu’il appartient aux chrétiens eux-mêmes de considérer. Il a aussi ses propres divisions. Et ceux qui voudraient réfléchir plus sérieusement à la question de la papauté devront bien sûr se souvenir qu’il existe aussi des chrétiens qui ne se reconnaissent pas dans l’autorité du pape. Mais que ces chrétiens, qu’il s’agisse de protestants ou d’autres, ne sont pas dispensés de l’obligation de concevoir d’autres moyens en vue d’assurer les conditions de la cohésion au sein de la communauté.
Cette même exigence de cohésion, qui touche à la fois les éléments de doctrine et des questions morales relatives à certains problèmes de société, ou qui touchent à la relation à l’autre, celui qui est différent par sa couleur et sa langue autant que par ses croyances, cette même exigence, disons-nous, ne nous est pas étrangère. C’est même un des points les plus délicats à penser, à l’heure où nous assistons à une prolifération d’autorités ayant chacune la prétention de parler pour le compte de l’ensemble des fidèles, à l’heure aussi où les lectures des textes se livrent un combat qui relève bien plus de l’éristique et de ses rapports de force que de l’herméneutique et de sa vocation à fédérer dans la recherche amicale du sens.
La cohésion est un véritable défi, si on veut conjurer le double spectre de l’éparpillement et de la dissémination d’une part, de l’égarement sur les chemins de l’idéologie et de ses violences d’autre part.
La difficulté de pareil défi ne peut que nous appeler au devoir d’humilité. Loin des triomphes faciles et mesquins que s’autorisent certains en évoquant l'exemple du pape.