Dans la discrétion feutrée des textes réglementaires et le silence calculé des tribunes officielles, une inflexion majeure du quotidien des Tunisiens s’opère, presque à bas bruit, sans véritable débat. Rien n’a été proclamé, rien n’a été assumé et pourtant tout semble avoir changé.
Le pain, cet invariant social, ce repère alimentaire et symbolique profondément ancré dans la mémoire collective, devient aujourd’hui le théâtre d’une mutation silencieuse, sinon d’un tournant paradigmatique. Non pas une réforme explicitement annoncée, discutée et contestée, mais une translation subtile, insaisissable et opérée à l’abri des regards, dans les interstices du discours public.
Il ne s’agit pas tant ici de la nature du pain, de sa composition ou de ses vertus nutritionnelles supposées. Le débat, à dessein déplacé, ne porte plus sur l’économie politique d’un produit subventionné, mais sur les bienfaits des fibres et les mérites diététiques du son. Cette translation du discours, de la contrainte budgétaire vers l’argument sanitaire, n’est ni anodine ni fortuite; elle relève d’un cadrage discursif minutieusement orchestré. Elle révèle aussi une stratégie plus profonde où la gestion de la pénurie se dissimule derrière les atours rassurants de la pédagogie nutritionnelle, dans une forme de requalification narrative de la contrainte.
Car enfin, ce qui se joue dépasse de loin une simple évolution des habitudes alimentaires. C’est la manifestation, à bien des égards symptomatique, d’un déséquilibre structurel que l’on choisit de ne pas nommer frontalement. La hausse des coûts d’importation, la pression accrue sur les réserves en devises, l’impasse chronique des politiques de subvention généralisée; autant de variables que le discours officiel contourne avec une habileté lexicale certaine pour ne pas dire une prudence calculée. À défaut de pouvoir soutenir durablement le prix d’un pain blanc subventionné, l’État semble opter pour une redéfinition progressive, presque insidieuse, de ce que ce pain doit être. Non pas en l’annonçant frontalement, mais en le reconfigurant dans les marges du langage administratif, là où la technicité sert d’écran.
Ce choix du flou, du flou stratégique, n’est pas sans rappeler, à bien des égards, les leçons tirées d’un passé encore à vif dans les mémoires. L’histoire récente du pays a montré que la clarté brutale des décisions économiques pouvait engendrer des réactions tout aussi brutales, voire incontrôlables. Dès lors, l’ambiguïté devient un instrument de gouvernement et une véritable technique de gestion du risque politique. On ne tranche plus, on suggère. On ne décrète plus, on insinue. On ne dit plus, on laisse entendre. Le réel, ainsi dilué, se laisse apprivoiser progressivement par une opinion publique conviée à s’adapter sans jamais être véritablement consultée ni associée.
Mais cette méthode n’est pas sans contrepartie, et son coût, bien que moins visible que celui des subventions, n’en est pas moins déterminant: l’érosion progressive de la confiance. Car en substituant au langage de la responsabilité celui de l’euphémisme, en préférant à la transparence une communication oblique, parfois elliptique, le pouvoir prend le risque de fragiliser davantage le lien déjà précaire qui l’unit à la société. Le citoyen, contrairement à ce que suggèrent certaines mises en récit officielles, n’est pas indéfiniment dupe. Il perçoit, confusément mais sûrement, que ce qui lui est présenté comme un progrès nutritionnel relève d’abord d’un arbitrage économique contraint, dicté par des impératifs budgétaires impérieux.
Dans cette orchestration, le rôle de certains relais médiatiques, loin d’être neutre, interroge avec acuité. Loin de se poser en espace critique, en lieu de mise en perspective et de contradiction, une partie du paysage audiovisuel semble s’être muée en caisse de résonance d’une narration préétablie, voire en chambre d’écho du discours dominant. Le pluralisme des voix s’efface au profit d’une homogénéité discursive troublante, où experts, professionnels et animateurs convergent vers une même conclusion rassurante, comme s’il s’agissait d’un récit déjà écrit. Le débat n’est plus contradictoire; il devient performatif. Il ne décrit pas la réalité, il la fabrique, il la met en scène et il la normalise.
Ce glissement est d’autant plus préoccupant qu’il s’inscrit dans un contexte où les tensions économiques s’accumulent, où les indicateurs se dégradent et où les marges de manœuvre de l’État se réduisent à vue d’œil. Car à mesure que les contraintes matérielles s’intensifient, la tentation est grande de gouverner par le récit plutôt que par l’explication, par la suggestion plutôt que par l’aveu et par la narration plutôt que par la reddition de comptes. Or, une société ne se stabilise pas durablement sur des non-dits, des demi-vérités ou des glissements sémantiques. Elle a besoin de clarté, de cohérence et surtout de vérité, fût-elle dérangeante, voire politiquement coûteuse.
Plus profondément encore, il y a dans cette séquence quelque chose de tristement révélateur d’un basculement silencieux, presque anthropologique, des priorités collectives. Il est, à cet égard, profondément triste et révélateur, pour ne pas dire accablant de constater, qu’une société qui s’interrogeait, il y a encore peu, sur la qualité de sa démocratie, sur la solidité de ses institutions et sur le sens de ses valeurs citoyennes, se retrouve aujourd’hui acculée à une inquiétude plus élémentaire, presque primaire: son pain quotidien, son assiette et sa subsistance immédiate. Ce déplacement, qui n’a rien d’anodin et tout d’un symptôme, dit tout d’un climat politique et économique devenu, sans exagération aucune, profondément tragique. Lorsque la question civique cède la place à l’angoisse alimentaire, c’est que la crise a franchi un seuil critique, qu’elle ne relève plus seulement du débat public mais de la survie ordinaire, tangible et quotidienne.
À cela s’ajoute une autre constante du discours officiel, notamment au sommet de l’État, qui ne cesse, depuis plus de six ans désormais, d’invoquer, presque rituellement, face à chaque difficulté, l’existence de forces obscures, de conspirateurs tapis dans l’ombre, de traîtres agissant dans les coulisses et responsables, en dernière analyse, de tous les maux du pays. Cette rhétorique, martelée avec constance, finit par constituer une grille de lecture quasi exclusive des crises successives. Elle dispense de nommer les défaillances structurelles, détourne l’attention des responsabilités internes et installe une narration où l’ennemi invisible devient l’explication universelle, sinon commode. Mais à force de tout expliquer par le complot, on finit, paradoxalement, par ne plus rien expliquer du tout, sinon l’incapacité à affronter, lucidement et frontalement, les réalités économiques et sociales.
Ce qui est en jeu, en définitive, ce n’est pas la qualité du pain, mais bien la qualité du contrat politique dans son acception la plus fondamentale. Un peuple peut consentir à l’effort, accepter des ajustements, comprendre les impératifs d’une conjoncture difficile à condition d’être respecté comme interlocuteur légitime, comme acteur à part entière du débat public. À condition, surtout, que les décisions qui affectent son quotidien soient assumées, expliquées, contextualisées et débattues dans un cadre transparent.
À vouloir éviter le choc frontal, à privilégier l’évitement discursif et la gestion à bas bruit, on risque d’installer une défiance diffuse, plus insidieuse, mais aussi plus durable et plus corrosive. Et dans cette lente altération du lien entre gouvernants et gouvernés, dans cette érosion progressive du crédit politique, ce n’est pas seulement le goût du pain qui change; c’est la saveur même de la vie publique qui se dégrade, imperceptiblement mais inexorablement.