En matière de guerre, Trump doit se rappeler la sagesse de saint Augustin

La paix n'est pas seulement l'absence de peur. Elle stabilise les conditions dans lesquelles les gens ordinaires peuvent agir, faire des projets, investir et fonder une famille.

Le chaos, en revanche, est asymétrique. Il frappe le plus durement ceux qui sont le moins à même d'y faire face, provoquant des déplacements de population, détruisant des moyens de subsistance déjà fragiles et condamnant les plus vulnérables — qu'il s'agisse de citoyens vivant au jour le jour, de petits investisseurs ou de réfugiés — aux pires sort possibles.

C’est pourquoi la décision d’entrer en guerre ne peut être jugée uniquement à l’aune des intentions ou du succès immédiat. Sur ce point, saint Augustin d’Hippone reste une référence incontournable. Il avait compris que la force devait être guidée par la prudence et orientée vers le rétablissement de la paix, ce qui exige de prendre en compte les effets de deuxième et de troisième ordre. Les échecs passés à cet égard sont instructifs — et le conflit actuel en Iran suit un schéma similaire.

Augustin n’idéalisait pas la paix. Il comprenait que le conflit est une caractéristique permanente de la vie politique depuis la Chute. Mais il insistait sur le fait que le recours à la force doit être guidé par la prudence, et non par l’abstraction. Pour être juste, la guerre doit viser le rétablissement de l’ordre, et non la satisfaction d’impulsions idéologiques ou psychologiques.

Plus précisément, les dirigeants sont responsables non seulement de la légitimité de leur cause, mais aussi des conséquences que leurs décisions entraînent pour leur propre peuple, et c'est là que la guerre en Irak menée par les États-Unis constitue un échec cuisant.

Les arguments en faveur de la guerre, tels qu’ils ont été présentés, reposaient sur un mélange d’affirmations : armes de destruction massive, démocratisation, transformation régionale, crédibilité. Certaines de ces affirmations étaient empiriques et se sont révélées fausses. D’autres étaient des aspirations qui se sont avérées sans fondement.

Mais même en mettant de côté la question de savoir si la justification initiale était exacte, une erreur plus fondamentale a été commise sur le plan de la prudence. En 2003, les États-Unis ont choisi de démanteler le régime irakien sans plan crédible pour l’ordre qui suivrait. Il ne s’agit pas simplement d’une négligence tactique, mais d’une violation de la logique fondamentale exposée par Augustin. Supprimer une structure politique existante, aussi imparfaite soit-elle, sans avoir la capacité de la remplacer par une structure plus stable, revient à déclencher précisément le genre de chaos que le raisonnement de la guerre juste est censé prévenir, et ce chaos n’était pas abstrait.

En Irak, l'effondrement de l'ordre a entraîné des violences sectaires, des déplacements massifs de population et la fragmentation de la vie civile. Ceux qui ont le plus souffert n'étaient pas les élites politiques ni les idéologues, mais les Irakiens ordinaires dont la vie s'est soudainement retrouvée à la merci de forces qu'ils ne pouvaient contrôler. L'asymétrie du chaos s'est pleinement manifestée. Mais les conséquences ne sont pas restées confinées au pays.

Au niveau régional, la déstabilisation de l’Irak a modifié l’équilibre des pouvoirs d’une manière qui a renforcé l’Iran, donné du pouvoir à des acteurs non étatiques et contribué à un arc d’instabilité plus large qui se manifesterait plus tard dans des conflits à travers la Syrie et au-delà. L’idée qu’un simple changement de régime puisse être exécuté de manière chirurgicale sans effets en cascade a révélé une dangereuse sous-estimation de la profondeur avec laquelle les ordres politiques sont ancrés dans l’histoire, l’identité et les structures de pouvoir… et c’est là que l’argument passe de l’histoire au danger présent.

Les goulets d'étranglement stratégiques tels que le détroit d'Ormuz ne sont pas de simples éléments géographiques ; ce sont des leviers de l'ordre mondial. Environ un cinquième du pétrole mondial transite par ce corridor étroit, ce qui en fait l’un des points géographiques les plus stratégiques de la planète. Dans des conditions de relative stabilité, même les États adversaires ont tendance à faire preuve de retenue vis-à-vis de ces points d’étranglement. Le jeu est dangereux, mais lisible. Il y a généralement un acteur principal capable de menacer de fermer le passage, et cet acteur est limité par ses propres intérêts. Mais le chaos change la donne.

Si un État comme l’Iran n’était pas simplement soumis à des pressions mais fracturé ; si l’autorité centrale s’affaiblissait ou s’effondrait, il n’en résulterait pas un détroit plus libre ou plus sûr. Il serait au contraire plus dangereux. Au lieu d’un seul acteur disposant d’un « bouton d’arrêt d’urgence », on pourrait avoir plusieurs acteurs : factions, milices, groupes mandataires, chacun doté de capacités partielles et bien moins enclin à la retenue.

Nous observons déjà les prémices de cette dynamique. Le contrôle du trafic maritime dans le détroit d'Ormuz est devenu sélectif, politisé et aléatoire — s'apparentant davantage à un système de péage qu'à un passage neutre. Parallèlement, les menaces qui pèsent sur la navigation, le détournement des flux énergétiques et la fragmentation des mécanismes de contrôle répartissent les risques à l'échelle du système au lieu de les contenir. Il s'agit là d'un équilibre nettement moins favorable.

En termes de théorie des jeux, un acteur rationnel unique disposant d’une menace crédible peut être dissuadé et faire l’objet de négociations. Ce n’est pas le cas d’un ensemble fragmenté d’acteurs disposant d’un contrôle partiel et de motivations asymétriques. Le système devient moins prévisible, moins gouvernable et plus sujet à des défaillances en cascade.

En d’autres termes, le passage d’un seul contrôleur de point d’étranglement à plusieurs n’est pas une diversification. C’est une dégradation. Et c'est précisément le genre de conséquence de second ordre que la prudence est censée anticiper.

La guerre en Irak illustre clairement comment ces coûts se manifestent sur le plan intérieur. Des vies américaines ont été perdues. Des capitaux ont été dépensés à une échelle extraordinaire. La confiance dans les institutions s'est érodée à mesure que le fossé se creusait entre ce qui avait été promis et ce qui a été réalisé. Et là encore, le fardeau n'a pas été réparti équitablement. Ceux qui ont combattu pendant la guerre et ceux dont la situation économique était la plus sensible à l'instabilité macroéconomique en ont fait les frais.

On pourrait soutenir que ces résultats n’étaient que le fruit d’une mauvaise exécution. Qu’avec une meilleure planification, davantage de troupes ou des décisions différentes, la guerre aurait pu atteindre ses objectifs. Cette réponse passe à côté de l’essentiel.

L'échec n'était pas seulement opérationnel. Il était conceptuel. Il résidait dans l'hypothèse selon laquelle l'ordre politique pouvait être rapidement mis en place de l'extérieur, que le renversement d'un régime donnerait naturellement naissance à un meilleur régime, et que le tissu complexe d'une société pouvait être retissé dans des conditions d'intervention extérieure.

C'est précisément le genre d'abstraction contre laquelle Augustin met en garde. Elle substitue une théorie sur la façon dont les choses devraient fonctionner à une évaluation lucide de la façon dont elles fonctionnent réellement.

La prudence, au sens classique du terme, n’est pas de la timidité. Elle n’interdit pas le recours à la force. Mais elle exige des dirigeants qu’ils prennent en compte l’ensemble des conséquences que leurs actions vont entraîner. Elle ne se contente pas de demander : « Cette cause est-elle juste ? », mais aussi : « Que se passera-t-il si nous agissons – et si nous échouons ? » En Irak, ces questions n’ont soit pas été suffisamment posées, soit n’ont pas reçu de réponses satisfaisantes.

Le résultat n’a pas été simplement une guerre qui s’est mal déroulée. Ce fut une guerre qui a imposé des coûts asymétriques aux plus vulnérables, tant à l’étranger qu’au pays, tout en ne parvenant pas à instaurer l’ordre durable qui seul aurait pu justifier ces coûts.

C’est pourquoi la leçon de l’Irak ne se résume pas à un débat sur les défaillances des services de renseignement ou les erreurs tactiques. C’est une leçon sur les limites du pouvoir et la nécessité de la prudence. C’est un rappel que les communautés politiques ne sont pas des pages blanches, et que la destruction de l’ordre est bien plus facile que sa création. Par-dessus tout, c’est un rappel de la responsabilité.

Lorsqu’un État choisit d’entrer en guerre, il ne s’agit pas d’un exercice abstrait. Il prend une décision qui aura des répercussions sur la vie de ses citoyens et d’autrui, souvent d’une manière qu’il est impossible de prévoir ou de contrôler entièrement. Ignorer l’asymétrie de ces effets revient à renoncer au devoir même qui justifie l’autorité politique.

La perspicacité d’Augustin perdure parce qu’elle repose sur une compréhension réaliste de la vie humaine et politique. La paix est fragile. L’ordre est durement acquis. Et le chaos, une fois déchaîné, se limite rarement aux intentions de ceux qui l’ont déclenché. La guerre en Irak constitue un cas d’étude de ce qui se passe lorsque ces vérités sont négligées, et un avertissement quant à la gravité que pourrait revêtir la prochaine itération.

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