Le mot « Occident », avec lequel nous définissons notre culture, dérive étymologiquement du verbe « tomber » et signifie littéralement « ce qui tombe, qui ne cesse de tomber ». Les termes « hasard » et « aléatoire » sont également liés à ce verbe. Ce qui ne cesse de tomber et de décliner (occasus signifie « déclin » en latin) est donc également en proie au hasard, à une contingence incessante.
Il n'est donc pas surprenant que la gouvernance des hommes et des choses prenne aujourd'hui la forme de protocoles d'intervention, indépendants de résultats certains, sur un monde conçu comme disponible et calculable précisément parce qu'il est aléatoire.
L'Occident n'existe et ne se gouverne que dans le temps de sa fin et de sa chute incessante et, comme son Dieu, il est continuellement en train de mourir.
Mais c'est précisément là que réside sa force : une mort incessante est véritablement sans fin, une caducité ou une contingence infinie se veut véritablement imparable.
Une stratégie qui cherche à faire face à cette chute perpétuelle doit trouver en elle une faille ou une interruption dans laquelle l'Occident perdrait sa continuité et sombrerait une fois pour toutes.
Cette rupture abyssale, c'est la mémoire. L'Occident, en tant que phénomène fortuit et éphémère, n'a pas de mémoire de lui-même, il ne connaît pas de passage ni d'espace où quelque chose comme un souvenir pourrait surgir et remonter à la surface un instant.
Il peut certes constituer, comme il le fait, des archives et des registres dans lesquels il consigne continuellement les événements – les cas – de son histoire, mais il n'a pas la capacité de véritablement vivre le passé, de s'ouvrir à quelque chose qui brise la trame uniforme de ses représentations.
L'anamnèse, le souvenir, prend plutôt la forme d'un interstice dans lequel la chute – le hasard – s'arrête un instant et laisse apparaître comme jamais auparavant un passé hétérogène et irreprésentable.
« Le passé, abîme de la pensée » (Schelling) : seule la pensée qui plonge résolument dans cet abîme peut conduire l'Occident une fois pour toutes à sa fin.