L’Iran: Allié stratégique ou mirage théologico-politique ?

L’hostilité que l’on peut nourrir envers l’axe américano-israélien, aussi forte qu’elle soit, ne doit pourtant pas nous rendre aveugles aux problèmes que pose l’exemple politique de l’Iran. Il est vrai que, chez nous, il y a une sorte de manichéisme, de logique binaire qui veut que s’il y a un méchant, il y a nécessairement face à lui un gentil. Cela a poussé beaucoup d’entre nous qui s’étaient pourtant distingués par leur farouche opposition à l’islamisme dans sa version tunisienne, c’est-à-dire dans sa version compatible avec la démocratie, à se jeter dans les bras de l’Iran et de son islamisme qui est pourtant une théocratie en bonne et due forme : une théocratie pour laquelle la démocratie ne représente pas un horizon visé. Mais, direz-vous, nous ne sommes pas à une incohérence près.

C’est vrai, on doit l’admettre, certains assument cette incohérence et tentent de la justifier. Ils expliquent que l’Iran est le seul pays du Moyen-Orient à continuer de résister à l’hégémonie de l’axe en question dans la région et de se donner les moyens de le faire dans la durée. En conséquence, la nature du régime devient tout à fait secondaire, et ne concerne après tout que les Iraniens.

Cette explication, de notre point de vue, comporte une bonne part de naïveté. Elle ignore qu’en apportant un soutien à une résistance, on consacre du même coup un modèle politique dans les consciences.

Prétendre que ce modèle n’est l’affaire que du peuple iranien est une sottise. Une sottise d’autant plus grande que le modèle iranien se réclame sans ambages d’une révolution et que cette « révolution islamique » n’est absolument pas limitée par les frontières de l’Iran : elle vise au-delà, bien au-delà.

Mais la naïveté de cette explication tient encore à une autre considération, qui est certes plus profonde. Suffisamment profonde en tout cas pour que les plus éminents de nos intellectuels passent souvent à côté d’elle sans y prêter l’attention qu’elle mérite. Rappeler ici que l’islam représente aujourd’hui près du quart de la population mondiale est en soi une donnée de pure géographie humaine. Ajouter que ces populations sont en passe de se doter des moyens scientifiques et technologiques susceptibles de faire de plusieurs pays dont ils sont les ressortissants des puissances régionales relève de son côté de ces évidences de la prospective. Chaque génération nouvelle, la société de l’information aidant, réduit l’écart qui sépare ces pays des nations les plus avancées et augmente le niveau de puissance… Toutefois, établir maintenant le lien entre, d’un côté, ces populations désormais dépositaires d’un potentiel d’action et, d’un autre côté, l’existence d’un pôle idéologico-religieux qui incarnerait pour elles la possibilité d’un renversement de l’ordre mondial en faveur de l’islam : pôle qui, de plus, ne cesserait de se doter des attributs d’une certaine attractivité pour provoquer, à plus ou moins brève échéance, ce renversement, voilà qui peut représenter pour l’Occident un sujet de préoccupation rien moins que majeur.

Pas seulement pour l’Occident d’ailleurs : l’attitude de repli que l’on observe en ce moment de la part, aussi bien de la Russie que de la Chine, face aux menaces américaines contre l’Iran, montre assez que ces deux puissances mondiales partagent quelque part la préoccupation dont nous parlons. Et qu’ils ne sont sans doute pas si fâchés qu’ils le prétendent de la tournure prise par les événements actuels, au-delà des alliances passées.

Le propos n’est pas ici de dénoncer l’hypocrisie de ces faux alliés, ou de ces alliés mous. Il est de rappeler que l’Iran joue un jeu dangereux, même s’il fait mine de ne pas y toucher. Et que la cause palestinienne fait partie, entre autres, des atouts qu’il se donne pour accomplir son travail de polarisation des sympathies au sein des populations musulmanes sur un vaste rayon. Tomber dans le filet de cette séduction, voilà la naïveté. Car c’est faire le jeu d’une politique à laquelle on n’a pas souscrit en pleine connaissance de cause mais dont on devient comme un soldat malgré soi.

Mais, dirait-on, est-ce qu’on ne risque pas de trahir le seul acteur géopolitique qui s’engage à défendre les Palestiniens et à menacer leur bourreau, à savoir Israël ? Laisser l’Iran à l’aventure de sa révolution théologico-politique, est-ce que ça ne revient pas à tourner le dos à l’axe de la résistance ? Ma réponse est non, clairement non. Soutenir la cause palestinienne et marquer sa solidarité avec elle face à l’arrogance hideuse et barbare des Israéliens est une chose. Elle suppose que la mobilisation soit dirigée également contre les Etats-Unis et tous les pays qui se rendent complices des agissements du gouvernement israélien… Mais soutenir l’Iran dans son entreprise politique en est une autre.

Et à vrai dire, pour ce qui me concerne personnellement, dans la joute des Titans et de leurs projets, mon parti-pris est de ne pas en avoir.

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