L’État tunisien: présence de plomb, absence de chair

Il existe aujourd’hui en Tunisie une dissonance devenue presque banale, tant elle s’est installée dans le quotidien; un État étrangement absent là où sa présence est vitale, et d’une rigueur implacable là où la retenue serait de mise.

Cette contradiction n’est pas seulement administrative ou conjoncturelle; elle est politique, structurelle et révélatrice d’un mode de gouvernance qui a perdu le sens de ses priorités. Le citoyen la vit dans sa chair, souvent sans mots pour la nommer, mais avec une lucidité douloureuse.

L’État se fait discret et presque invisible lorsque les murs s’effondrent sur des enfants, lorsque les routes tuent plus que la fatalité, lorsque les hôpitaux manquent de tout sauf de détresse et lorsque l’école publique se délite lentement sous le poids de l’abandon. Dans ces moments-là, la puissance publique semble lointaine, engluée dans les procédures, absente des urgences et incapable d’anticiper ou même de réparer. La protection du citoyen, pourtant cœur du contrat social, devient une promesse abstraite, reportée à demain et sacrifiée sur l’autel de la pénurie ou de l’irresponsabilité diffuse.

Mais cette absence n’est qu’une facette du paradoxe. Car le même État se révèle soudain omniprésent lorsqu’il s’agit de surveiller, de poursuivre, de sanctionner et de percevoir des impôts. Là où il n’a pas su prévenir un drame, il sait parfaitement convoquer, interroger, intimider. Là où il n’a pas entretenu un mur, il érige des lignes rouges floues. Là où il n’a pas protégé une vie, il s’empresse de contrôler une parole. Cette asymétrie toutefois interroge: comment un État peut-il manquer de moyens pour sécuriser l’essentiel mais en trouver pour déployer un appareil répressif efficace et constant?

Ce renversement des priorités produit un sentiment corrosif d’injustice. Le citoyen a l’impression d’être livré à lui-même face aux risques matériels et sociaux, tout en étant étroitement encadré dans son expression, ses opinions, parfois même ses silences. L’autorité ne se manifeste plus comme garante de la sécurité collective, mais comme gestionnaire de l’ordre et de la peur. Peu à peu, la relation entre l’État et la société cesse d’être protectrice pour devenir suspicieuse et hostile.

Ce malaise est d’autant plus profond qu’il s’inscrit dans un contexte de fragilité économique et sociale aiguë. Quand l’État échoue à assurer les services de base, il perd sa légitimité morale à exiger l’obéissance aveugle. La contrainte, sans contrepartie de protection, n’est plus perçue comme une nécessité collective, mais comme une domination unilatérale. Et un État qui gouverne sans réparer, qui contrôle sans secourir, finit par apparaître faible, déséquilibré et prisonnier d’une vision réductrice de son propre rôle.

Ce dont la Tunisie souffre aujourd’hui ce n’est pas seulement d’un État faible ou autoritaire, mais d’un État mal orienté. Un État qui confond présence et pression, autorité et surveillance, souveraineté et crispation. Tant que la puissance publique ne se réinvestira pas là où la vie est en jeu, là où la dignité est menacée, là où la prévention vaut mieux que la répression, le fossé continuera de se creuser. Car un État respecté n’est pas celui qui fait le plus peur, mais celui qui arrive à temps quand le citoyen en a le plus besoin.

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