De l’inflation à la rente: comment le citoyen paie l’addition?

La vie est devenue trop chère en Tunisie. Ce n’est pas une fatalité économique abstraite mais une expérience quotidienne, intime et presque humiliante. Elle se mesure moins à l’indice officiel des prix qu’au regard inquiet posé sur un panier de courses, à l’hésitation devant une ordonnance ou au simple calcul silencieux avant de monter dans un taxi.

La cherté de la vie n’est plus un concept; c’est une sensation physique, une pression constante et un rappel brutal de la fragilité sociale. Elle s’est installée durablement, sans horizon de répit, comme un bruit de fond qui accompagne chaque geste du quotidien.

Cette inflation persistante n’est pourtant ni un accident ni une simple conséquence mécanique des crises mondiales. Elle est le produit d’un enchevêtrement de dysfonctionnements internes: dévaluation continue de la monnaie, dépendance excessive aux importations, chaînes de distribution opaques, spéculation tolérée, parfois même encouragée par l’inaction. À cela s’ajoute un État qui peine à jouer son rôle de régulateur pour le citoyen, mais qui sait se montrer efficace lorsqu’il s’agit de protéger des intérêts économiques puissants.

L’immobilier est sans doute l’illustration la plus brutale et la plus indécente de cette dérive. Le logement, besoin fondamental et droit implicite à la stabilité, s’est mué en produit spéculatif déconnecté de toute rationalité sociale. Dans des zones comme les Jardins de Carthage où le mot "jardins" relève davantage du slogan que de la réalité urbaine, le mètre carré a atteint les 6 mille dinars, sans que la qualité de vie, les espaces verts, les infrastructures publiques ou la sécurité ne justifient de tels prix. Le béton y a remplacé l’horizon et le scarcity marketing est fabriqué de toutes pièces pour nourrir une rente immobilière vorace et rarement inquiétée.

Dans des villes comme Laouina ou Aïn Zaghouane, le constat est tout aussi accablant. Les loyers y démarrent à partir de 1200 dinars pour un simple S+2 qui n’a rien du haut standing promis par les annonces. L’environnement immédiat est souvent marqué par les eaux usées apparentes, les mauvaises odeurs persistantes, les ordures mal collectées, l’encombrement anarchique et un vacarme continu. L’absence quasi totale de zones vertes, de parcours de santé, d’espaces de respiration urbaine ou de dispositifs sérieux de sécurité rend ces tarifs d’autant plus injustifiables. Rien, objectivement, ne justifie ces prix; sinon une spéculation assumée et l’absence de garde-fous publics.

Or, face à cette dérive, l’État n’a pas choisi de se placer aux côtés du citoyen. Au lieu de mettre en place des lois protectrices, de réguler les loyers, de contrôler sérieusement le foncier ou de penser une politique urbaine centrée sur la qualité de vie, il a privilégié un autre camp. Les avantages fiscaux, les facilités administratives et l’accès préférentiel au crédit ont longtemps bénéficié aux promoteurs immobiliers, tandis que les banques et les sociétés de leasing ont été érigées en piliers intouchables du système, sécurisées et protégées, même lorsque leurs pratiques étouffent les ménages.

Le logement, qui absorbe désormais une part démesurée du revenu, est devenu l’un des principaux facteurs d’appauvrissement silencieux. Non seulement les loyers explosent, mais l’accession à la propriété s’est transformée en parcours d’endettement à long terme, dominé par des crédits lourds, des taux dissuasifs et des échéanciers qui hypothèquent toute une vie active. Le citoyen paie, s’endette, renonce, pendant que le système, lui, reste intact.

Les salaires cependant semblent figés dans une autre époque, comme si le temps économique avait cessé de les concerner. Ils ne suivent ni l’inflation, ni la dévaluation, ni l’explosion des besoins élémentaires, encore moins la flambée immobilière. Ils stagnent, obstinément, pendant que le coût de l’existence galope. Cette dissociation entre ce que l’on gagne et ce qu’il faut pour vivre décemment a produit une nouvelle condition sociale: le travailleur appauvri, employé à plein temps mais prisonnier d’un cycle de dépenses incompressibles.

Cette stagnation salariale est souvent justifiée au nom de l’équilibre budgétaire, de la maîtrise de la masse salariale ou de la peur d’un effondrement financier. Mais elle révèle surtout une hiérarchisation implicite des priorités où la protection des équilibres bancaires et des rentes établies prime sur la stabilité humaine et sociale. Le salaire n’est plus pensé comme un levier de justice mais comme une simple variable d’ajustement.

La dignité, autrefois associée à l’emploi, s’est transformée en luxe discret. Travailler ne protège plus de la peur du lendemain et avoir un salaire ne garantit ni un toit digne, ni une autonomie, encore moins une projection dans l’avenir. L’idée même de progrès personnel s’est érodée, remplacée par une logique de maintien et de simple résistance à l’érosion.

Ce glissement est l’un des plus dangereux pour une société. Lorsqu’un individu cesse de croire que l’effort peut améliorer sa condition, il ne se radicalise pas toujours; il se résigne. Et la résignation est une violence silencieuse. Elle vide la citoyenneté de sa substance, transforme les citoyens en survivants et installe une fatigue collective profonde.

Cette situation n’est pas seulement économique, elle est morale et politique. Elle traduit l’échec d’un contrat social où l’État, au lieu d’arbitrer en faveur du plus grand nombre, a choisi de sécuriser les intérêts des plus forts. Quand même se loger devient un combat, quand le salaire ne protège plus, c’est toute l’architecture sociale qui vacille.

En clair, quand la dignité devient un luxe, ce n’est pas seulement une crise des prix qui se joue, mais une crise de sens. Une nation ne prospère pas, ne tient pas longtemps lorsque le travail ne protège plus, lorsque le logement exclut et surtout lorsque l’État cesse d’être un rempart pour devenir un facilitateur de rentes et un complice de la corruption. La véritable urgence n’est donc pas seulement de contenir l’inflation ou d’ajuster les salaires, mais de refonder une politique publique qui place enfin le citoyen au centre et non à la périphérie d’une économie devenue hors de prix.

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