Athéisme, sionisme et sexualité: comprendre le changement tunisien

À observer les mutations rapides qui traversent aujourd’hui la société tunisienne, une impression troublante s’impose: un bouleversement qui dépasse de loin le simple jeu interne des idées ou des générations.

Ce qui se donne à voir n’est pas seulement une diversification des opinions, mais une recomposition profonde des référents culturels, moraux et symboliques, opérée à un rythme trop brutal pour être innocent. L’athéisme, la normalisation sans débat de certaines revendications identitaires liées à la sexualité, la banalisation du discours sioniste dans l’espace médiatique, académique et public, ainsi que la marchandisation croissante du corps féminin, semblent converger vers une même dynamique: un déracinement méthodique d’une société rendue de plus en plus fragile par les chocs politiques et un opportunisme sans précédent.

Il serait naïf de considérer ces phénomènes comme indépendants ou purement spontanés. Leur articulation n’est pas d’ordre moral mais stratégique. L’athéisme, tel qu’il se diffuse aujourd’hui dans certains cercles médiatiques et culturels arabes, n’est pas tant une quête philosophique individuelle qu’un discours souvent simplifié, dépolitisé en apparence, mais profondément politique dans ses effets; il vise à rompre le lien entre l’individu et toute transcendance collective et à dissoudre les structures symboliques qui fondent la résistance culturelle.

Il est d’ailleurs révélateur de constater que cet athéisme-là, en Tunisie, demeure largement confiné à des cercles universitaires, à des élites autoproclamées, à des profils se définissant comme "intellectuels" ou "éclairés", sans jamais réellement s’enraciner dans les couches populaires. Comme si le peuple, dans sa réalité quotidienne, continuait d’y percevoir intuitivement une contradiction majeure: celle d’un discours qui prétend libérer l’homme tout en le privant de sens, qui se revendique rationnel tout en refusant d’expliquer l’origine de la morale, de la dignité ou du bien commun autrement que par un relativisme fragile.

Cette contradiction est d’autant plus flagrante que cet athéisme "militant" se présente souvent comme une posture de courage intellectuel, alors qu’il fonctionne socialement comme un marqueur de distinction, une manière de se situer au-dessus du commun, jugé naïf ou archaïque. L’athée tunisien ne combat pas tant la foi que le croyant ordinaire, qu’il réduit à une caricature. Or, une pensée qui ne se diffuse que par le mépris social révèle moins une force philosophique qu’une rupture avec le réel.

De la même manière, certaines causes liées à la sexualité, et notamment l’homosexualité telle qu’elle est aujourd’hui promue dans l’espace public, ne relèvent plus du domaine de l’intime mais d’un projet idéologique global. Il ne s’agit plus de protéger des individus contre la violence ou la discrimination mais d’imposer une relecture complète de l’anthropologie humaine, souvent importée sans médiation critique depuis des contextes occidentaux radicalement différents.

La sexualité devient alors une identité politique, un étendard, parfois même un critère "imposé" de modernité. Toute réserve est immédiatement disqualifiée comme haine ou archaïsme, empêchant tout débat réel ou rationnel. Cette sacralisation idéologique produit paradoxalement une nouvelle forme de dogmatisme où la liberté n’est tolérée qu’à condition d’adhérer à un modèle unique de "progrès".

C’est dans ce même contexte que le sionisme, non pas en tant que judaïsme religieux mais comme projet idéologique et géopolitique, trouve un terrain favorable. Car un monde arabe désorienté, occupé à se quereller sur ses normes intimes, coupé de sa mémoire et de ses récits fondateurs, devient un espace neutralisé, incapable de produire une pensée critique cohérente face aux rapports de domination globaux. La cause palestinienne, vidée de sa centralité morale, devient alors un simple sujet parmi d’autres, relativisé, folklorisé, voire disqualifié au nom d’un progressisme sélectif qui absout l’oppresseur tout en culpabilisant l’opprimé.

La gravité du sionisme réside précisément dans sa capacité à se présenter comme un fait accompli et moralement intouchable, tout en poursuivant un projet expansionniste assumé. Le concept du "Grand Israël", souvent minimisé ou présenté comme marginal, s’inscrit pourtant dans une vision géopolitique ancienne, documentée, qui dépasse largement les frontières actuelles.

Dans cette logique, la déstabilisation culturelle et politique des sociétés arabes n’est pas un effet secondaire, mais un préalable stratégique; un peuple fragmenté, sans boussole morale ni cohésion sociale, ne constitue plus une menace. Le silence qui entoure cette question dans de nombreux cercles intellectuels arabes n’est pas seulement une défaillance morale, mais une faillite stratégique.

La femme, dans ce dispositif, occupe une place centrale mais tragiquement instrumentalisée. Présentée comme symbole d’émancipation, elle est en réalité réduite à une valeur marchande: corps exposé, image monétisée, désir standardisé. Ce n’est pas la libération de la femme qui est promue, mais son intégration complète dans l’économie du spectacle et du marché où la visibilité remplace la dignité et où l’autonomie est confondue avec la consommation. Là encore, le discours se pare des atours de la modernité pour mieux masquer une régression anthropologique profonde.

Cette entreprise d’ingénierie culturelle n’aurait cependant pas atteint une telle efficacité sans le rôle décisif des technologies contemporaines. Les smartphones, les réseaux sociaux et les plateformes numériques ne sont pas de simples outils de communication; ils sont devenus des dispositifs de surveillance douce, de conditionnement algorithmique où les comportements sont prédits, orientés, et même parfois "corrigés".

Les données personnelles, les habitudes de navigation, les émotions exprimées en ligne constituent une matière première stratégique. L’individu y est constamment incité à se montrer plutôt qu’à penser et à réagir plutôt qu’à réfléchir. Le paraître supplante l’être et l’émotion instantanée écrase la raison critique. La liberté proclamée dissimule intrinsèquement une dépendance inédite où l’on croit choisir alors que l’on est guidé.

C’est ici qu’intervient ce que l’on pourrait appeler le "marketing humain"; il ne s’agit plus seulement de vendre des produits ou de présenter des services mais de produire des types humains: des individus malléables, dépolitisés, persuadés d’être libres alors qu’ils reproduisent des modèles imposés. Le savoir est remplacé par l’opinion influencée, l’engagement par l’indignation éphémère et la création par l’imitation. Ce processus est d’autant plus redoutable qu’il s’appuie sur des fragilités politiques, économiques, institutionnelles et éducatives déjà existantes.

La Tunisie, par son histoire, sa position géographique et son rôle symbolique dans le monde arabe, se trouve au cœur de cette bataille rendue silencieuse. Ce qui s’y joue dépasse la question des croyances et des mœurs; c’est une lutte pour le sens, pour la capacité d’un peuple à se penser lui-même et à produire ses propres réponses sans les importer clés en main. Or, le danger le plus immédiat réside sans doute dans le silence: silence des élites intellectuelles, silence des universitaires, silence des figures culturelles incapables ou refusant d’assumer leur rôle critique. Une société privée de penseurs devient très vite une société vulnérable.

Face à cette situation, des issues existent pourtant. Elles passent par la réhabilitation de l’esprit critique, par une éducation qui forme des consciences plutôt que des consommateurs et par un usage souverain des technologies au lieu d’une soumission passive. Elles passent aussi par le courage de nommer les choses, de rouvrir le débat et surtout de refuser les injonctions idéologiques venues d’ailleurs sans sombrer dans le repli ou le dogmatisme.

Si cette dynamique se poursuit, le pays dans quelques années risque de ne plus se reconnaître dans son propre miroir. Une société qui abdique sa mémoire et ses normes, qui délègue sa pensée et qui confond le bruit avec le sens, finit toujours par devenir un simple territoire, jamais une communauté. Le danger n’est plus à l’horizon; il est déjà là, discret, poli, maquillé en progrès, avançant sans résistance parce que plus personne ne garde la porte. Et lorsque les peuples se réveillent enfin, il est souvent trop tard. La maison est intacte en apparence, mais les fondations sont creusées de l’intérieur. Alors il ne reste qu’un décor debout, habité par des silhouettes sans boussole, errant dans une modernité qui n’est qu’un couloir sans sortie aucune.

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