Depuis quelques jours, et sans s'en cacher, les Etats-Unis se mettent en position de mener contre l'Iran une attaque massive. Opération d'intimidation en vue de déstabiliser le régime ? On peut le penser. Car sur le plan médiatique, la guerre bat déjà son plein. Les antennes relaient ici et là l'information selon laquelle des dizaines de milliers de personnes ont été massacrées récemment par les Gardiens de la Révolution, et on débat sur la question de savoir s'il faut inscrire ces derniers sur la liste des organisations terroristes. De l'autre côté, on tente d'alerter l'opinion sur le nouveau projet colonial américain au Moyen-Orient, dont les Accords d'Abraham seraient le nouveau Sykes-Picot.
Mais il est évident que l'annonce des massacres en Iran, par l'insistance dont elle fait l'objet, tout en désignant le régime comme cible légitime, tente de créer au sein même de la société iranienne les conditions d'une contestation, ou en tout cas d'une rupture de confiance plus profonde entre le peuple et le pouvoir.
Bien sûr, un soulèvement qui aboutirait à une chute du régime actuel en Iran serait le scénario idéal de l'administration Trump. Mais pareil scénario est loin d'être sûr. C'est pour ça que l'option selon laquelle l'avancée des navires américains au large des côtes iraniennes n'aurait pas d'autre but que l'intimidation est une option elle-même peu sûre. Elle n'exclut pas le scénario d'un engagement militaire qui aurait pour mission la destruction des capacités militaires de l'Iran. Pas seulement cette fois celles qui sont liées au nucléaire, mais tout ce qui fait que ce pays peut constituer une menace sérieuse dans la région : ses stocks de missiles en tous genres, ses usines de production de drones, etc.
Alors intimidation pour déstabiliser ou fausse gesticulation qui ménage un effet de surprise en vue d'une réelle action militaire d'envergure ? Les jours qui viennent nous le diront. Comme ils nous diront ce que l'Iran est capable d'opposer pour sa défense face à pareille menace.
Mais, pour autant que la démarche américaine se laisse comprendre, il ne s'agit peut-être pas de choisir entre l'intimidation et l'action. Il s'agit plus probablement de conjuguer les deux. Car l'objectif, tel qu'on peut le deviner, n'est pas seulement de neutraliser la puissance militaire iranienne : il est, dans la foulée, de provoquer un changement de régime de telle sorte que l'Iran cesse d'être dans la région une puissance incompatible avec l'évolution générale escomptée sur les plans politique et économique. Ce qui signifie que l'action de déstabilisation demeure un objectif tactique dans tous les cas de figure.
Le paradoxe de l'Histoire est que ce pays sur lequel grossit aujourd'hui la menace - sans réaction notoire des puissances rivales des Etats-Unis que sont la Russie et la Chine - est précisément celui qui, en 1998, appelait au dialogue des civilisations dans le cadre de l'ONU.
On ne veut pas dire par là que la carte du dialogue fut toujours la sienne. Car il a su troquer par la suite cette carte contre celle du "clash des civilisations", au service de laquelle il a mobilisé sa révolution.
Mais on retiendra quand même que c'est ce pays qui a voulu conjurer le risque de la confrontation avec l'Occident qui s'y trouve désormais entièrement livré.