La Tunisie n’a pas été frappée par un ouragan, ni par un séisme, ni par un cataclysme hors norme. Elle a simplement connu un épisode de mauvais temps, un creux dépressionnaire (thalweg) accompagné de pluies continues durant une seule journée. Et cela a suffi pour que le pays vacille.
Des routes transformées en torrents, des quartiers engloutis, des habitations submergées, des véhicules emportés, et surtout des vies humaines fauchées par des eaux devenues meurtrières. Un événement météorologique somme toute ordinaire s’est mué en drame national, révélant avec brutalité l’extrême vulnérabilité d’un État face à l’imprévu.
La question s’impose alors, lancinante et inquiétante: que se serait-il passé si la Tunisie avait été confrontée à un phénomène d’ampleur comparable aux ouragans qui frappent régulièrement certaines régions d’Europe, d’Asie ou plusieurs États américains? Certes, les catastrophes naturelles relèvent de la force majeure et nul ne prétend pouvoir dominer les lois de la nature. Mais ce qui ne relève ni du destin ni de la volonté divine, c’est l’absence d’anticipation, la faiblesse des dispositifs d’alerte et l’impréparation structurelle. Les États modernes ne sont pas jugés à leur capacité d’empêcher la pluie de tomber, mais à leur aptitude à protéger leurs citoyens lorsque celle-ci devient dangereuse.
Les pluies récentes ont mis à nu, sans détour, la fragilité chronique des infrastructures du pays. Aucune ville, aucun quartier, ou presque, n’a résisté à l’épreuve. Les réseaux d’assainissement se sont révélés défaillants, les routes impraticables, les transports paralysés, les écoles fermées et la vie économique suspendue. En quelques heures, le fonctionnement ordinaire du pays s’est arrêté net, comme si toute la vie collective reposait sur une condition tacite; que le ciel reste clément. Une infrastructure qui ne protège pas devient, dans ces circonstances, un facteur aggravant du danger.
Plus préoccupant encore fut le désarroi de l’État face à ce qui s’apparente à une "semi-catastrophe" naturelle. Les réactions ont été tardives, fragmentées, essentiellement réactives. Dans ce contexte, la présence du chef de l’État dans certaines zones sinistrées, si elle relève symboliquement de la compassion, a surtout donné l’image d’un pouvoir davantage préoccupé par la mise en scène de l’empathie que par l’exercice de la décision. Être aux côtés des sinistrés est un geste humain; leur offrir des solutions durables et une protection en est une responsabilité politique. Or, pour beaucoup, les dégâts sont irréversibles: des maisons détruites, des moyens de subsistance anéantis et des existences précarisées du jour au lendemain.
Ces inondations ont également mis en lumière un profond décalage entre le discours et la réalité. La Tunisie aspire à se présenter comme un pays moderne, où les citoyens vivraient selon des standards comparables à ceux des sociétés européennes. Pourtant, une seule journée de pluie ininterrompue a encore une fois suffi à désorganiser l’ensemble du pays et à dévoiler le vernis fragile de cette prétention. La modernité ne se proclame pas; elle se mesure à la solidité des infrastructures, à la capacité de l’État à protéger les plus vulnérables et à garantir la continuité de la vie collective.
À cette tragédie s’est ajoutée une vague de réactions sarcastiques et de dérision déplacée, notamment sur les réseaux sociaux. Des commentaires moqueurs, des images détournées, alors même que des familles perdaient un proche, un toit, un travail ou l’épargne de toute une vie. Cette ironie cruelle, loin d’être anodine, traduit une forme de désensibilisation collective face à la souffrance réelle et immédiate. Comme si un gouvernement qui piétine dans la boue ne suffisait pas.
Il convient au demeurant d’exprimer une solidarité pleine et entière avec les familles des victimes et l’ensemble des sinistrés. Une solidarité qui ne doit cependant pas neutraliser la colère légitime ni la critique ferme des gouvernants. Car ce drame réveille une mémoire douloureuse; cette enfant décédée il y a 6 ans à Tunis, emportée par les eaux de pluie avant de tomber dans une bouche d’égout restée ouverte, alors qu’elle collectait avec sa mère des bouteilles en plastique pour survivre. Là encore, il ne s’agissait pas d’un caprice de la nature, mais d’un échec de l’État, d’une négligence structurelle, d’un abandon silencieux et d'une impunité scandaleuse.
Ce que la Tunisie a vécu n’est pas un simple accident climatique. C’est un révélateur impitoyable de décennies de défaillances, de gestion à court terme et d’oubli de l’intérêt public. Si cette épreuve ne conduit pas à une remise en question profonde, à une refonte sérieuse des politiques d’infrastructure et de prévention, alors le pays restera à la merci de la prochaine pluie abondante. Et à chaque fois, le prix humain et social sera plus lourd.