Le 10 janvier 2026, des centaines de Tunisiennes et de Tunisiens ont marché à Tunis “contre l’injustice” et pour les libertés publiques. Dans une démocratie, ce serait un événement banal. En Tunisie, ce n’est plus “banal” depuis longtemps. Depuis le coup d’état du 25 juillet 2021, chaque rassemblement civil est devenu un acte de résistance, un test de survie et surtout un rappel brutal d’une vérité que le pouvoir veut étouffer : la rue n’appartient pas à l’État. Elle appartient aux citoyens. Et ce 10 janvier est d’une certaine manière une déclaration historique : il affirme que la Révolution tunisienne ne sera ni confisquée, ni réécrite, ni réduite à une cérémonie officielle. Il rappelle une évidence que le pouvoir voudrait rendre impossible : la Révolution ne peut pas être usurpée par décret.
La mobilisation du 10 janvier s’est voulu un acte de résistance face à la tentative du pouvoir de réécrire l’histoire de la révolution de 2010–2011. Depuis 2021, il ne s’agit pas seulement d’une captation des institutions, mais d’une entreprise de confiscation symbolique de la mémoire collective. La suppression du 14 janvier comme jour férié, remplacé par le 17 décembre, ne relève pas d’un simple réaménagement du calendrier, mais d’une stratégie visant à neutraliser la portée politique de la révolution. Là où le 14 janvier incarne la victoire populaire et la possibilité du renversement du tyran, le 17 décembre est présenté dans un cadre commémoratif plus contrôlable. Le 10 janvier 2026, la rue a rappelé que l’histoire ne se décrète pas et que la mémoire populaire résiste aux tentatives d’effacement.
Quand le pouvoir fabrique un récit, la société ramène le réel
Dans une atmosphère mêlant détermination et ironie, les manifestants ont scandé des slogans satiriques, détournant des chants associés aux soutiens de Kaïs Saied. Ce recours à l’ironie n’est pas un détail : lorsqu’un pouvoir autoritaire cesse d’être redouté et commence à être tourné en dérision, il perd une part de son aura — c’est-à-dire de sa capacité à imposer le silence.
Le régime adore les discours minés. Les arabesques juridiques. Les citations historiques. Les envolées “constitutionnelles”.
Mais le peuple, lui, parle court. Et c’est cette brièveté qui le rend redoutable : elle ne se discute pas, elle frappe.
Dans la marche “contre l’injustice”, on a entendu des slogans qui ne sont ni “excès”, ni “provocations”, ni “dérapages”. Ce sont des diagnostics. Ils disent une évidence : un pouvoir incapable de gouverner finit par gouverner par la force. Et quand il n’a rien à offrir, il n’a plus qu’une option : punir.
Alors la rue a parlé — et elle a parlé clair :
• « جاك الدور يا قيس يا دكتاتور » : « C’est ton tour, Kaïs, c’est ton tour, dictateur. »
Parce qu’aucun tyran n’échappe éternellement à la règle : le tour vient toujours.
• « فاشل فاشل الرئيس… يحكم فينا بالبوليس » : « Le président est un incapable, un incapable… il nous gouverne par la police. »
Tout est dit : quand la compétence échoue, la violence gouverne.
• « خبز وماء… وقيس سعيد لا » : « Du pain et de l’eau… mais pas Kaïs Saied ! »
Parce que le pays a été ramené au seuil animal de la survie, et qu’on ose encore parler de “réformes”.
• « الشعب يريد إسقاط النظام » : « Le peuple veut la chute du régime. »
Parce qu’il ne s’agit plus de changer des visages : il s’agit de démanteler une machine.
• « الشعب يريد تفكيك الوحدات » : « Le peuple veut démanteler les unités : celles de la répression comme celles de la pollution. »
Et ici, tout se relie, tout se comprend : les unités sécuritaires de la répression à Tunis et les unités industrielles de l’empoisonnement à Gabès.
• « لا خوف لا رعب الشارع ملك الشعب » : « Ni peur ni terreur : la rue appartient au peuple. »
Parce que la rue n’est pas un privilège accordé par l’État. C’est l’État qui doit s’y justifier.
Et puis il y a cette phrase — la plus terrible de toutes — parce qu’elle arrache au régime sa dernière illusion : celle d’être un État :
« هاذي ما هيش دولة… هاذي ضيعة محروس »
Ce n’est pas un État. C’est une ferme privée. Un domaine gardé.
Ce qui est en train de se construire en Tunisie n’a rien d’un “projet national” et encore moins d’une “réforme”. C’est une déformation complète de la République : une présidence transformée en tribunal, une justice transformée en service de livraison de verdicts, une police transformée en argument politique, un citoyen transformé en suspect permanent.
C’est ainsi que la Tunisie s’est retrouvée dans une situation grotesque et tragique : une “République” devenue une جملكية — un régime qui se pare des apparences du droit pour produire l’arbitraire.
Et la preuve, ce n’est pas seulement la prison. Ce n’est même pas seulement l’oppression.
La preuve, c’est une obsession : l’ennemi intérieur.
Quand un pouvoir ne sait plus gouverner, il invente. Quand il ne sait plus convaincre, il accuse. Quand il ne sait plus répondre, il poursuit. Et il poursuit non pas des criminels, mais des citoyens : opposants, avocats, journalistes, magistrats, militants, syndicalistes.
La dictature finit toujours par criminaliser les mêmes choses : un mot, une opinion, un post, une phrase, une solidarité, une présence.
Le 10 janvier 2026, la rue a rappelé une évidence : un pays où le pouvoir a peur des mots est un pays où le pouvoir prépare le pire.
17 décembre 2025: la vitrine du pouvoir, la fracture du pays
Cette mobilisation du 10 janvier prend tout son sens lorsqu’on la met en regard avec les rassemblements du 17 décembre 2025, organisés dans une logique de démonstration pro-Kaies Saied. Ce jour-là, le pouvoir a tenté d’imposer l’équation suivante : “17 décembre = Révolution = Kaïs Saied”.
Or cette équation est précisément ce que la rue refuse.
Car le 17 décembre 2025, le pays a vu deux scènes se faire face. Deux pays, presque.
D’un côté : une capitale transformée en décor, un cortège encadré, une liturgie politique destinée à produire *une image : celle d’un pouvoir soutenu.
De l’autre : une Tunisie réelle, faite de régions sacrifiées, de colères sociales, de corps abîmés.
Le contraste a été criant à Gabès, où des milliers de personnes ont manifesté non pour sauver un récit, mais pour sauver la vie : contre la pollution, contre l’empoisonnement industriel, contre l’abandon. Un slogan a résumé l’abîme : “la marche de l’humiliation dans la capitale, la marche de la vie à Gabès”.
Ce que le pouvoir tente d’effacer, ce n’est pas seulement une date : c’est la dynamique réelle qui a précédé le 17 décembre.
Durant quatre samedis consécutifs, des manifestations se sont succédé, chacune nourrissant la suivante. Droits et libertés, fin de l’arbitraire judiciaire, libération des détenus d’opinion, défense de l’espace civique : semaine après semaine, des milliers de personnes ont recréé une continuité, un rythme, une confiance retrouvée dans l’action collective.
Ces mobilisations ont recréé ce que le pouvoir redoute le plus : une normalité protestataire, une rue qui s’habitue à durer.
Le 17 décembre pro-pouvoir n’est pas né dans le vide. Il constitue aussi une réaction défensive face à cette montée en puissance: une tentative de reprendre l’initiative, de saturer l’espace symbolique, d’écraser par l’image ce qui se construit dans le temps.
Tout se résume désormais à une opposition claire :
• Un pouvoir qui gouverne par la mise en scène, le symbole, la parole verticale, la photo officielle.
• Une société qui répond par le vécu, par les corps, par la dérision, par la répétition des luttes.
Et lorsque Kaies Saied proclame que « l’histoire a tranché », la société réplique autrement : par les bus filmés, les slogans détournés, les surnoms corrosifs, les marches régionales… et par la persistance d’une évidence : un peuple ne se gouverne pas à coups de récits.
Le pouvoir tunisien s’est construit depuis 2021 autour d’un mot obsessionnel : “souveraineté”. Pourtant, cette souveraineté affichée ressemble de plus en plus à une compensation. Plus la souveraineté réelle s’érode, plus la souveraineté rhétorique s’enfle. Plus les marges de manœuvre économiques et diplomatiques se réduisent, plus le pouvoir intensifie la coercition interne. La souveraineté, dans sa version autoritaire, n’est plus une capacité à protéger la société ; elle devient une autorisation à la punir. Elle se transforme en instrument de guerre contre un “ennemi intérieur” : opposants, magistrats, journalistes, avocats, militants, syndicalistes.
La marche du 10 janvier 2026 rappelle une réalité politique incontournable : lorsque les institutions sont capturées, lorsque la justice est instrumentalisée, lorsque l’information est intimidée, lorsque la peur devient méthode, il reste une seule institution active : la société elle-même.
Cette marche était un début. Et un message. La propagande ne suffit plus à fabriquer l’adhésion. La répression ne suffit plus à produire le consentement.
Le 10 janvier, un slogan a émergé comme un principe politique universel : “Ni peur ni terreur : la rue appartient au peuple.”
Et le choix même de la date en est une preuve : le peuple n’est pas venu seulement réclamer ses droits — il est venu défendre l’idée que la Révolution n’appartient à personne, surtout pas à ceux qui l’ont trahie.