Ce qui suit est une tentative d’identification des conditions dans lesquelles les opérations de capture d’un président/gouvernant par des forces étrangères surviennent généralement, de leurs objectifs, ainsi que du message politique qu’elles entendent transmettre.
Ce type d’opération constitue l’un des instruments les plus rares et les plus lourds de sens de l’action internationale. Elle se distingue des sanctions, de la pression diplomatique ou des opérations indirectes en ce qu’elle personnalise la contrainte et remet en cause, de manière explicite, l’inviolabilité du pouvoir exécutif d’un État souverain. Dans l’analyse stratégique, ce type d’intervention relève d’une logique de coercition extrême, mobilisée lorsque les instruments graduels ont été jugés inefficaces ou épuisés.
Par ailleurs, l’expérience historique montre que ces interventions ne visent pas des États stables, mais des systèmes politiques caractérisés par une fragilisation cumulative. Premièrement, l’État concerné présente une érosion de sa souveraineté effective (affaiblissement institutionnel, dépendance économique prolongée, désorganisation partielle de l’appareil sécuritaire ou isolement diplomatique). Deuxièmement, on observe une dissociation croissante entre l’autorité du gouvernant et l’adhésion populaire. La légitimité électorale ou constitutionnelle, lorsqu’elle existe encore formellement, ne suffit plus à assurer une reconnaissance sociale large. Cette rupture réduit le coût politique externe d’une action directe. Troisièmement, le pouvoir est fortement personnalisé. Dans ce cas, le régime repose sur la figure du dirigeant bien plus que sur des institutions. Dans ce contexte, neutraliser l’individu équivaut, dans l’esprit de l’intervenant, à neutraliser le système.
Mais, contrairement à une perception simplifiée, l’objectif principal n’est pas nécessairement la démocratisation immédiate ou la reconstruction institutionnelle. L’objectif de telles interventions opérationnelles pourrait être multiple.
(1) L’objectif immédiat est la désorganisation du centre de décision et la création d’un choc politique susceptible d’accélérer les recompositions internes, notamment au sein des élites sécuritaires et administratives.
(2) Un objectif juridique et narratif est également central. La capture du dirigeant vivant permet de requalifier l’intervention, d’un acte de guerre classique vers une logique d’application extraterritoriale de normes juridiques ou morales, en présentant le gouvernant comme un individu justiciable plutôt que comme un représentant souverain. Enfin,
(3) l’objectif stratégique de fond est la réaffirmation d’un rapport de force international.
Dans la pratique, ce type d’intervention rappelle que la souveraineté est conditionnelle et hiérarchisée, et qu’un défi prolongé à certaines lignes rouges peut entraîner une sanction personnalisée.
Par ailleurs, ces opérations sont conçues comme des actes de communication stratégique à plusieurs niveaux.
(1) A la population du pays concerné, le message est que le pouvoir n’est ni intangible ni éternel, et que la personnalisation excessive du régime expose le pays à des chocs brutaux.
(2) Aux élites nationales, le signal est dissuasif, et la loyauté au dirigeant devient un risque personnel, ce qui encourage les arbitrages pragmatiques et les repositionnements.
(3) A la communauté internationale, l’opération affirme une capacité d’action directe et teste les limites de l’acceptabilité normative, et
(4) Aux autres régimes comparables, le message est préventif. Certains comportements jugés incompatibles avec l’ordre international dominant peuvent entraîner des réponses exceptionnelles.
Par le passé, ces interventions n’ont garanti ni la stabilité ni une transition politique réussie. Elles comportent des risques élevés de vacance du pouvoir, de fragmentation institutionnelle et de radicalisation ultérieure. À moyen terme, elles peuvent également produire un effet de durcissement dans d’autres États, incitant les dirigeants à renforcer leur protection personnelle et à réduire davantage les espaces institutionnels.
Enfin, ce type d’intervention n’est possible qu’en présence de failles dans l’architecture de sécurité interne de l’État concerné. Celles-ci peuvent exister indépendamment de la légitimité politique du gouvernant et traduisent avant tout une vulnérabilité opérationnelle: fragmentation des chaînes de commandement, déficits de contre-ingérence ou asymétrie technologique face à une puissance extérieure…