La souveraineté en slogans, la dépendance en actes

On nous parle de souveraineté à longueur de discours. On nous sermonne sur le « compter sur soi », sur le refus des « leçons venues de l’étranger », sur la dignité nationale retrouvée face à l’Union européenne, aux institutions financières internationales, aux partenaires historiques de la Tunisie.

Mais pendant que la rhétorique s’enfle, la réalité se signe discrètement, protocole après protocole, décision après décision.

Les projets de lois visant la modification des accords euro-méditerranéens et l’adoption du Protocole B révisé constituent, à cet égard, un condensé révélateur d’hypocrisie politique. Trois projets de lois fondamentales ont été transmis à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) : le premier modifie le Protocole (B) relatif aux règles d’origine dans le cadre du libre-échange euro-méditerranéen ; le deuxième entérine les amendements de l’accord UE–Tunisie issus de décisions conjointes récentes ; le troisième intègre les révisions de la Convention pan-euro-méditerranéenne sur les règles d’origine.

Présentés comme de simples ajustements techniques, ces textes sont en réalité négociés et verrouillés en amont, puis soumis à un Parlement réduit à une fonction d’enregistrement.

L’ensemble s’inscrit sous l’ombre portée de l’article 77 de la Constitution de 2022, qui concentre entre les mains du Président l’essentiel des prérogatives en matière de relations extérieures, faisant de la souveraineté proclamée un monologue exécutif et de la délibération parlementaire une mise en scène procédurale.

Car que font réellement ces textes ?

Ils alignent intégralement la Tunisie sur :

• les règles d’origine préférentielles définies à Bruxelles,

• le régime pan-euro-méditerranéen révisé,

• les décisions du Conseil d’association UE–Tunisie.

Sans débat public.

Sans étude d’impact indépendante.

Sans négociation visible.

Sans contrepartie politique, sociale ou démocratique.

Jamais la Tunisie n’a autant appliqué les normes européennes qu’au moment même où le pouvoir prétend s’en émanciper.

Voilà la vérité nue :

Le discours de souveraineté sert à camoufler une dépendance technique, juridique et économique encore plus profonde qu’avant.

« Compter sur soi » … tout en obéissant aux règles des autres. »

Le slogan du « compter sur soi » est devenu une caricature.

Car pendant que l’on proclame la souveraineté nationale :

• les règles d’origine sont écrites ailleurs,

• les seuils de valeur ajoutée sont fixés ailleurs,

• les chaînes de valeur sont structurées ailleurs,

• et la Tunisie se contente d’adapter son droit interne pour rester “éligible”.

C’est donc cela, compter sur soi ? Appliquer sans discuter des règles qu’on n’a pas contribué à définir ? Refuser les « leçons » des institutions internationales, tout en se pliant docilement à leurs standards économiques, n’est pas de la souveraineté.

C’est de la souveraineté théâtrale, bonne pour les tribunes, inutile pour le pays.

Des accords aveugles aux causes de la révolution

Plus grave encore : ces accords ne répondent en rien aux défis qui ont mené à la Révolution de 2011.

Rappelons-les, puisque le pouvoir préfère les oublier :

• chômage massif et structurel,

• précarité de l’emploi,

• inégalités territoriales,

• marginalisation des régions intérieures,

• économie d’assemblage sans valeur ajoutée,

• dépendance extérieure chronique.

Or que proposent ces textes ?

• Plus d’intégration dans des chaînes de valeur dominées par l’Europe,

• Plus d’assemblage,

• Plus de dépendance aux intrants importés,

• Plus de compétition entre travailleurs du Sud.

Aucune réponse à la justice sociale. Aucune réponse à la dignité économique.

Aucune réponse à la souveraineté alimentaire, industrielle ou énergétique.

Le mensonge politique ultime

Sous couvert de technicité, ces projets consacrent une vision claire : la Tunisie comme périphérie productive, réservoir de main-d’œuvre bon marché, atelier d’assemblage connecté au marché européen, mais sans maîtrise de ses choix stratégiques.

On nous promet des exportations. On oublie de dire qui capte la valeur, qui décide, qui encaisse, et qui supporte les coûts sociaux.

Les gagnants sont connus. Les perdants aussi.

Le mensonge n’est pas de coopérer avec l’Europe. La Tunisie a toujours été liée à son environnement euro-méditerranéen.

Le mensonge, c’est de :

• diaboliser l’Europe dans le discours,

• se soumettre à ses normes dans les actes,

• tout en sacrifiant les intérêts stratégiques du pays,

• et en réduisant la souveraineté à un slogan vide.

Dans une scène révélatrice d’une duplicité assumée, Kaïs Saied sermonne publiquement l’ambassadeur de l’Union européenne à propos d’une résolution du Parlement européen, se posant en défenseur intransigeant de la souveraineté nationale, tout en signant, dans le même temps, les accords qui approfondissent l’alignement et la dépendance de la Tunisie à l’égard de l’architecture européenne. Une souveraineté brandie dans le discours, reniée dans les actes.

Cette duplicité est politiquement indigne et économiquement dangereuse.

La souveraineté ne se proclame pas. Elle se construit.

Elle ne consiste pas à refuser les leçons, mais à être capable d’en donner.

Elle ne se mesure pas au volume des discours, mais à la capacité d’un pays à choisir son modèle de développement.

Les accords qui vont être adoptés ne renforcent ni la souveraineté, ni la justice sociale, ni la dignité économique. Ils figent la Tunisie dans un modèle qui a précisément conduit à l’explosion sociale de 2011.

Et c’est peut-être là le plus grand paradoxe : au nom d’une souveraineté fantasmée, on institutionnalise les causes mêmes de la Révolution.

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