Parfois, il faut que la rue se mette en mouvement pour remettre au jour une réalité que le pouvoir, le récit officiel et la propagande tentent maladroitement d’occulter. La manifestation qui a sillonné aujourd’hui les avenues de Tunis, brandissant haut le slogan "l’opposition n’est pas un crime", n’est pas seulement un acte de contestation; c’est aussi un moment charnière dans un pays où la politique semble s’enfoncer dans une mécanique qui s’emballe.
Depuis des mois, un climat pour le moins inhabituel s’est installé. Les voix dissidentes, déjà fragilisées par une scène publique fragmentée, évoluent désormais dans un espace saturé de polémiques, de procédures judiciaires et d’accusations réciproques. Dans un tel contexte, difficile d’y voir autre chose qu’une tentative mal déguisée de restreindre le champ du débat en le parasitant par un brouillard polémique qui obscurcit l’essentiel: la place légitime de l’opposition dans une démocratie.
De toute évidence, cette marche ne répond pas simplement à des arrestations, des convocations ou des prises de position. Elle répond à une dérive plus profonde: la suspicion systématique envers toute voix discordante. Elle répond à cette propension dangereuse, devenue presque routinière, à assimiler dissidence et hostilité envers l’État, critique et sabotage, parole libre et menace sécuritaire. Cela produit, par ricochet, une crispation généralisée qui empêche la société de respirer politiquement.
En arrière-plan, l’opinion publique observe un pouvoir qui peine à supporter la contradiction, tout en dressant un contre-feu médiatique et numérique chaque fois qu’une faille apparaît dans son récit. Mais plus ce contre-feu s’intensifie, plus il révèle une évidence trop souvent occultée; un pays sans opposition est un pays qui s’achemine lentement vers une parole unique, et donc vers une fragilité structurelle. L’unanimisme imposé n’a jamais été un signe de force, mais bien le premier symptôme d’un système qui se ferme sur lui-même.
Il serait erroné, toutefois, d’interpréter cette mobilisation comme un simple baromètre d’humeur. Elle porte en elle une interrogation existentielle: que reste-t-il du pluralisme lorsque la critique devient suspecte, lorsque l’engagement politique s’accompagne d’un risque judiciaire et lorsque le désaccord se voit relégué au rang d’infraction morale, sinon pénale? La société tunisienne connaît intimement ce cycle; elle l’a affronté, rompu, puis retrouvé sous d’autres formes, plus feutrées mais non moins inquiétantes.
Le plus troublant, en effet, est cette impression qu’un débat public déjà fragile glisse vers un espace où l’ambiguïté sert d’arme politique. Les lignes se brouillent, les accusations fusent à tort et à travers, et l’opposition, multiple, hétérogène et contradictoire, devient un épouvantail commode.
À mesure que ce discours s’installe, la frontière entre désaccord et délit disparaît, ouvrant la porte à toutes les dérives interprétatives. Et cette zone grise est précisément le terrain où prospèrent les abus, car plus la norme devient floue, plus il devient facile pour un pouvoir de punir, de cibler et de neutraliser sous couvert de "protection de l’État".
C’est précisément dans ce climat tendu que la rue retrouve sa fonction première; celle que l’histoire tunisienne lui a toujours assignée lorsque les institutions vacillent. Un espace de vérité brute, une scène où la parole collective reprend ses droits et une digue contre l’inertie et la peur. En 2011, c’est cette même rue qui avait imposé au monde un récit de dignité, de liberté et de citoyenneté active. Elle avait fait naître des principes non négociables: la liberté d’expression, la souveraineté populaire, la limitation du pouvoir, la justice sociale, la participation politique réelle, et surtout le refus instinctif de toute forme de tyrannie.
Ainsi cette marche, dans sa simplicité presque austère, réactive cette mémoire. Elle rappelle que la démocratie n’est jamais un acquis; elle est un chantier fragile, toujours menacé et toujours à défendre. L’avenir des libertés en Tunisie dépendra précisément de cette capacité de la rue à redevenir un espace de vigilance, de pression civique et d’alerte démocratique. Non pas pour renverser, mais pour rappeler, rectifier et empêcher les glissements.
Car l’histoire politique moderne montre partout la même loi; lorsqu’un pouvoir se sait sans contrôle, il glisse inévitablement vers la tentation autoritaire. Et c’est là que la rue agit comme un garde-fou, comme un contrepoids naturel et comme la respiration ultime d’un peuple face à l'asphyxie politique.
Mais il serait impossible de comprendre la crise actuelle sans évoquer le rôle médiocre, parfois abject, que continuent à jouer certains propagandistes du pouvoir, surtout sur les réseaux sociaux. Ces relais zélés, pavloviens, érigent la flatterie en méthode politique, l’insulte en argument et la délation numérique en instrument d’intimidation. Leur mission consiste à étouffer toute nuance, à déshumaniser toute voix critique, à transformer le mensonge en vérité répétée et la vérité en menace à éradiquer.
Ils participent ainsi à la construction d’un climat de peur où l’opinion hésite à s’exprimer, où le doute devient un risque et où la réflexion indépendante est immédiatement étiquetée "traître", "vendue" ou "agent de l’étranger". En agissant ainsi, ces chiens de garde numériques ne servent pas seulement le pouvoir; ils affaiblissent la société, appauvrissent le débat, empoisonnent la pensée et sabotent silencieusement les valeurs mêmes que la Révolution avait portées comme des évidences lumineuses.
Leur rôle est d’autant plus toxique que, par la rapidité des réseaux, ils transforment chaque débat en tribunal improvisé, chaque opinion en suspect potentiel. Une démocratie véritable ne peut se construire sur ce terrain miné: là où l’intimidation prospère, la pensée s’éteint.
Dans ce paysage morose, la manifestation d’aujourd'hui a agi comme un rappel nécessaire, presque salutaire. Elle dit, avec la force tranquille des évidences trop longtemps sous-estimées, que la démocratie n’est pas l’art de l’adhésion permanente, mais celui de la coexistence conflictuelle, que la loyauté envers la patrie ne se mesure pas à la docilité envers le pouvoir et que la liberté politique n’est pas une faveur accordée, mais un droit non négociable.
Au demeurant, le message est simple; toute société qui criminalise son opposition finit par criminaliser sa propre vitalité. Dans une Tunisie où l’espoir et le doute se livrent un duel quotidien, la voix de la rue rappelle encore une fois l’essentiel: il n’y a de stabilité réelle que lorsque la pluralité reste vivante, audible et protégée même lorsque, surtout lorsqu’elle dérange.