En Tunisie, de l'anti-orientalisme au nativisme.

Les chemins de l’orientalisme sont tout aussi déroutants que ceux de la transition politique. Ainsi, la décision du président tunisien Kaïs Saied de fermer le parlement et dissoudre le gouvernement le 25 juillet 2021 a marqué le coup d’arrêt de l’expérience démocratique entamée dans ce pays en 2011. Dans le discours de Saied, l’idéal de dignité fait place à un idéal de purification. La lutte anticorruption n’est plus pensée dans une logique de bonne gouvernance mais dans une logique morale d’extirpation des éléments déviants. L’occupant de Carthage se présente comme le défenseur du peuple vertueux contre les élites corrompues, et comme le défenseur de la «tunisianité», qui, dans sa prétendue pureté arabo-islamique, serait menacée par l’impérialisme étranger, les migrants subsahariens et les élites globalisées traîtres à la patrie.

Si le premier volet de ce discours a séduit les jeunes sans emploi des quartiers populaires et des régions marginalisées, des intellectuels et activistes ont parfois été captivés par le second volet de son discours. Certains se sont attachés à dénoncer comme «orientaliste» toute intervention dénonçant le caractère liberticide des changements intervenus. Cette chasse aux sorcières a pris pour cible les chercheurs et journalistes occidentaux et arabes accusés d’être à la fois des orientalistes et des apologues de l’islamisme. Les soutiens de Kaïs Saied ont ainsi inventé une notion qui aurait sans doute également perturbé à la fois l’orientaliste Bernard Lewis et l’anti-orientaliste Edward Saïd, «l’orientalisme islamiste».

Le leader populiste et ses soutiens se rejoignaient ainsi autour d’un même mot d’ordre sur le mode «Make Tunisia Great Again» ou «la Tunisie aux Tunisiens». Opposants, dissidents, contradicteurs et autres déviants étaient désormais réunis dans une même catégorie de traîtres à la nation. Pour donner un cachet intellectuel à cette exclusion, les intellectuels séduits préféraient désormais désigner leurs ennemis comme «orientalistes» ou «agents de l’impérialisme».

Le deal de la honte

Inutile de souligner à quel point cette rhétorique de stigmatisation se distingue du projet intellectuel d’Edward Saïd, qui par son œuvre Orientalisme souhaitait ouvrir un programme de recherche fondé sur la réflexivité, l’analyse dialogique et critique et fondé sur une espérance démocratique et humaniste.

Le détournement d’arguments anti-orientalistes et anti-impérialistes dans leur forme la plus grossière au service d’un combat politique antidémocratique n’est pas spécifique à la Tunisie. Il a été un ingrédient essentiel du discours des «libéraux» égyptiens qui ont soutenu le coup de 2013 et des soutiens de l’autocrate syrien Bachar el-Assad. Il est tout autant un classique des discours autoritaires au Venezuela ou à Cuba. Dans le contexte tunisien, la haine passionnelle et irréductible d’une partie de la gauche et de ses intellectuels pour le parti islamiste Ennahdha a donné à ce discours anti-orientaliste sa coloration particulièrement haineuse et revancharde.

Cet effondrement du débat intellectuel en une série de caricatures et de postures est d’autant plus tragique que l’on a urgemment besoin d’analyser la perpétuation des dispositifs d’extraction entre le «Nord» et le «Sud», mais aussi entre les Sud. A l’heure du deal de la honte, que l’Union européenne propose à la Tunisie en échange de ses services de garde-frontière, et alors que l’Algérie et l’Arabie saoudite se jalousent leur possibilité d’être le nouveau souverain de la Tunisie, qu’ont à nous dire ces hérauts autoritaires de l’anti-orientalisme sur la dignité et la souveraineté de la Tunisie? Rien. Car au-delà de la chasse aux sorcières qu’ils ont lancée en juillet 2021 contre tous les démocrates, et au-delà d’une ritournelle mêlant indignation contre les institutions financières internationales et engouement béat pour les BRICS, ils n’ont élaboré aucune vision alternative de justice sociale, d’économie solidaire, d’écologie ou de diplomatie régionale. Cet anti-orientalisme de pacotille exprime le naufrage de tout un pan de la gauche nationaliste qui, malade de son anti-islamisme, n’a pas vu qu’elle se transformait en un mouvement nativiste et xénophobe.

Contexte politique illisible

En février 2023, Kaïs Saied a déclenché une vague inédite de racisme anti-Noirs en Tunisie, par un discours dans lequel il dénonçait la présence des migrants subsahariens sans papiers comme le fruit d’un complot occidental visant à déstabiliser la nature arabo-islamique de la Tunisie. Le leader de l’anti-impérialisme et l’apologue du non-alignement s’appropriaient ainsi les théories racistes made in France du grand remplacement.

Ce discours et la vague de violence inédite qui s’est ensuivie contre les migrants en Tunisie n’ont pas suscité de mea culpa ou de prise de conscience de nos nouveaux anti-orientalistes. Au contraire, la ligne d’argumentation complotiste s’est vue renforcée. La présence des migrants subsahariens serait ainsi le fruit d’un complot africano-sioniste dont les leaders politiques de la «décennie noire» – et principalement les islamistes – seraient les instruments, improbable pirouette théorique mariant le grand remplacement à un pastiche de théorie woke. Alors que les images insoutenables des subsahariens abandonnés à leur sort à la frontière libyenne circulent sur les réseaux sociaux, il publie le 8 juillet dernier un communiqué dans lequel il prétend veiller au bon traitement de ces victimes et accuse les «cercles coloniaux et leurs agents» de «falsifier la vérité et de propager des fake news».

Dans Writers and Missionaries (2023), Adam Shatz examine les limites de l’analyse de type missionnaire, celle qui ne vit que par et pour la division polémique entre les purs et les impurs. L’approche missionnaire est populiste: elle prétend sauver le peuple innocent de l’influence des impurs. Dans le contexte politique tunisien devenu totalement illisible, où le pouvoir est faible et fragmenté, et où les modes de structuration du champ politique traditionnels sont en pleine recomposition, il est plus simple d’endosser ce rôle de missionnaire que l’Occident a longtemps connu. Pourtant, c’est bien par un travail d’écriture, engagée certes, mais non missionnaire, que l’on parviendra à remettre du sens et de l’espoir à un pays qui a révolutionné le monde en 2011, et au-delà dans l’échange «Sud-Nord».

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