Le(s) démon(s) du passé …

Il y a quelques jours, dans un échange de bons procédés entre idolâtres profonds sur Facebook, Bourguiba fût bonnement qualifié de Géant de l’Humanité, comparé aux politiciens actuels du pays. Dans le même panier à crabes, fût étonnamment jetée par certains, madame Abir Moussi, même si elle continue à parader à l’A.R. P, flanquée de la photo de leur mentor commun …

Je ne perçois pas en quoi l’Humanisme et le Gigantisme de Bourguiba pourraient s’expatrier en termes vertueux, si ce n’est en autoritarisme, domination et violence, après une légendaire Présidence à vie. Si le visionnaire qu’il devait être avait fait de la Tunisie un eldorado sur l’échiquier des nations, nous le saurions tous. À son avantage, dont il avait d’ailleurs su bien profiter, les bienfaits des réalisations du pouvoir colonial qui avaient décalé dans le temps, l’effet négatif de sa Dictature insolente.

Le tissu économique, déjà structuré et bien rodé, avait permis de faire prospérer la Tunisie durant les dix premières années de son règne autocratique, malgré ses frasques et ses lubies imprévisibles. Puis, avant même les années soixante-dix, le pays fût lancé dans une spirale infernale par un Président devenu l’ombre de lui-même, un vrai nain en ingéniosité de relance de la vie politique et économique, qui plus est, subissait de plus en plus, la voracité d’une Cour hypocrite ...

Pour psychanalyser Bourguiba, il faut se pencher sur le caractère de sa personnalité, à la fois maniaco-dépressive et mégalo-paranoïaque. Ses ambivalences, craintes d’ailleurs par son entourage, avaient révélé au grand public les deux facettes de son pouvoir, oppresseur et bienfaiteur, amical et vengeur, exploiteur rusé ou donneur d’ordres, parfois sérieux et souvent comédien. Un psychanalyste allemand, Albert Adler, dissident de Freud, avait noté que la brutalité et le despotisme étaient une surcompensation au sentiment pénible qu’éprouvent les gens de petite taille, affligés d’une malformation physique. Selon lui, l’instinct de domination, ressort essentiel de ces personnes, remplace leur libido, tels César, Napoléon ou Franco (1). Sans doute, ceci expliquant cela …

Afin de mieux cerner le qualificatif de Géant de l’humanité, voici des témoignages recueillis dans le livre de Bernard Cohen (2), à propos de son vrai comportement psychotique, durant les trois décennies de son pouvoir absolu.

” Bourguiba est un complexé, estime Ahmed Ben Salah, ancienne étoile montante du régime, devenu contestataire et en exil depuis 1973. Ses complexes expliquent tout chez lui. Il a plus de caractère que de personnalité, voilà pourquoi il ment si souvent. Selon lui, Bourguiba, hospitalisé en 1972 à la clinique Bel-Air de Genève, hurlait en pensant à son lieutenant déchu : je l’ai perdu, je l’ai perdu ! Je vais le tuer, je vais le tuer ! ” pages 62-63 …

Autre saute d’humeur décrite dans ce livre : ” je brûle de retrouver l’atmosphère familiale, l’amour de la famille a toujours été mon faible, écrivait Bourguiba à son fils en 1948, depuis son exil au Caire. Près de quatre décennies plus tard, c’est au contraire la volonté de s’abstraire de tout lien familial qui l’emporte. En Janvier 86, il entre dans une grande colère contre son fils et son épouse, retire au premier le titre de Conseiller Spécial du Président dont il jouissait depuis dix ans, menace la seconde de divorce ” page 63 …

Comment maintenant jeter de la lumière sur le mystère du divorce du Président avec la Seconde Dame du pays ? Toujours dans le même livre de Robert Cohen à la même page, une bribe de réponse est trouvée. ” Hospitalisée à la clinique Et-Taoufik de Tunis, Wassila se voit reprocher d’avoir donné une interview à l’hebdomadaire Jeune Afrique quatre ans auparavant, dans laquelle elle défendait le principe d’une alternance démocratique ! Le Président affirme qu’il n’a pas été tenu au courant. Quatre mois plus tard, elle quitte la Tunisie dans le plus grand silence pour un séjour prolongé à Paris puis à Washington ... Et il est certain que les prétextes invoqués officieusement ne paraissent pas très convaincants : Wassila et Habib Junior auraient eu le tort d’avoir plaidé la cause de plusieurs hauts fonctionnaires et patrons privés menacés par la campagne anti-corruption, lancée solennellement par Bourguiba en personne quelques jours plus tôt ... La crise conjugale se conclut le 11 août 1986 par l’annonce officielle du divorce, prononcé aux torts de Wassila.

Cette dernière a quitté la Tunisie avec l’accord tacite du Président qui l’accusera par la suite, d’abandonner le domicile conjugal ! À Paris, où elle s’était d’abord réfugiée, son domicile était surveillé en permanence par la police spéciale Tunisienne. Dix jours auparavant, elle avait été tenue a l’écart des festivités marquant le quatre-vingt-troisième anniversaire du Combattant Suprême”. Le colonel Béchir Turki, chef des services de transmission de l’armée à cette époque, rapporte dans une vidéo, que la cause du divorce était le fait de la divulgation de secrets d’état par Wassila à Kadhafi en août 1986, après le différend tuniso-libyen qui aboutira aux attentats de Gafsa (3) …

Après toutes ces turpitudes, lorsque l’on n’est pas capable de garder l’affectivité de sa propre famille, comment peut-on le faire à l’échelle d’un pays ?

Le mal est lié si étroitement à la pensée qu’il se confond avec elle, écrit l’académicien Jean D’Ormesson (4). Ceci est autant valable pour Bourguiba que pour ses fans. La nostalgie d’une époque révolue, caractérisée par la barbarie, n’autorise pas le retour d’un messie violent et psychopathe, qui avait confondu son propre destin à celui de son pays, les anéantissant tous les deux.

Je m’étonne de lire que des Bourguibistes soient offusqués des méthodes tyranniques d’Erdogan qui ont emporté l’avocate Ebru Timtik après sept mois de grève de la faim, puis qui deviennent soudain muets envers les dérives de leur demi-Dieu, qui avait fait torturer et assassiner bon nombre de ses opposants sans aucun jugement. Et comme je m’évertue à l’écrire souvent, pour que cela tombe enfin dans les oreilles de nombreux malentendants : sans les frasques de Habib Bourguiba et son éternité politique ici-bas, nous n’aurions jamais eu la voyou-kleptomanie de Zaba et ses quarante voleurs, ni la révolution du leurre et ni la dérive politique et économique de l’heure …

Bourguiba aurait dû fabriquer une Nation pour la sublimer, au lieu de nous laisser en héritage une autre qui se dénature, se déstructure et se saborde pour le futur ...


Notes

(1) Selon Maurice Duverger, Professeur à La Sorbonne, dans son livre : ” Introduction à la politique ”, aux éditions Gallimard, page 57.

(2) Bernard Cohen, ancien journaliste à Libération - ” Bourguiba, le pouvoir d’un seul ”, Flammarion, 1986.

(3) voir sur Google : Béchir Turki dévoile un secret d’état sur Wassila Ben Ammar. Vidéo Dailymotion.

(4) Le guide des égarés, éditions Gallimard, page 48.

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