Journal d’un confiné (3ème épisode)

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Samedi 28 mars.

Réveil à 13h après une veillée qui s’est poursuivie jusqu’à six heures du matin. J’ai pulvérisé mon record en période de confinement avec le visionnage de quinze épisodes d’une série. Se réveiller aussi tard pour certains est une aubaine, un luxe dont ils rêvent comme un chien rêverait d’un os.

Pas moi. Je me suis réveillé avec un lancinant sentiment de culpabilité. On n’a pas le droit de gâcher autant de superbes heures de sa vie à dormir. Même en temps normal, j’étais toujours persuadé que le sommeil était une perte de temps et que les moments pendant lesquels je dormais étaient des lambeaux de vie dont j’étais indûment dépossédé.

Au lever, je regrettais toujours ces heures perdues pendant lesquelles j’ai été empêché de vivre. Qui sait ce qui serait arrivé si je n’avais pas dormi ? Ce que j’ai raté pendant ces moments de léthargie semblable à la mort ? Les rêves sont au moins parfois peuplés de rêves ; les rêves constituent un hors-temps de vie dans la mort. Mais la mort, de quoi est-elle peuplée ? Est-ce le néant absolu ? Ce n’est pas tant l’action qui me manquerait mais la castration de la pensée, l’anéantissement de l’imagination.

Retour sur terre après l’intermède métaphysique. Il faut bien bouffer. La perspective de retrouver la longue file de mes semblables devant le supermarché me dissuade de sortir et tue au fond de moi la chétive velléité qui venait juste de naître. J’encourage ma paresse naturelle avec un beau sophisme : je ne suis pas homme à supporter la privation. Les temps de restriction sont imminents.

Alors, je dois m’y préparer. C’est ainsi que, plein d’orgueil dû à ma capacité à réagir avec promptitude, je me concocte un hallucinant sandwich harissa-beurre digne d’un resto trois étoiles au guide Michelin. Qui sait ce que j’aurai à bouffer si les temps durs s’éternisent et que les autorités sont contraintes de passer au rationnement ?

Déjà que des rumeurs commencent à circuler prétendant que certains commerces rationnent le pain en fonction de la nationalité du client. Charité bien ordonnée commence par soi-même. Alors, quand tu deviens un fardeau indésirable, tu as intérêt à te faire le plus petit que tu peux et commencer à bouffer ton potage poétiquement appelé vide-frigidaire.

Mes « amis » du groupe WhatsApp des « tunisiens qui veulent juste partir », dans l’attente d’un hypothétique avion fantôme et d’une aporétique ouverture des espaces aériens, en sont arrivés à des échanges plus colorés que les noms d’oiseaux. Les Tunisiens ont toujours excellé dans ce qui touche à l’anatomie. C’est peut-être pour cela que nous avons autant de médecins ?

Pour le moment, ils n’ont pas encore déclaré la guerre au Conseil de Sécurité ni à l’Organisation Mondiale de la Santé, en dépit de leur discours toujours aussi martial. Mais je ne donne pas cher de la longévité du gouvernement ni de ceux de tous les états frères et amis. Tout de même, a-t-on idée d’empêcher un Tunisien, authentique et unique nombril du monde, de rentrer chez lui en temps de pandémie, alors que les aéroports du monde entier sont fermés et que l’humanité est enfermée intra-muros ?

Je viens de réaliser que mes chances de survivre à l’épidémie ont nettement augmenté puisque je n’ai pas quitté la maison aujourd’hui. J’ai réduit de 90% le risque de choper le virus. Je me sens aussi fier qu’un môme à son premier pipi dans un pot. A défaut d’exploits transcendants, vivre -tout simplement- est devenu la gageure suprême.

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