Comment je devins con... (18ème épisode)

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Le mois de Mai arriva avec les premières chaleurs, encore douces et propices à l’école buissonnière. J’arrivai au quartier général vers huit heures moins le quart ; mes amis prenaient un café avant d’aller en classe.

-Hé les gars, vous savez qu’au Lycée Technique ils sont en grève ?

Le Lycée Technique était à l’époque la brebis galeuse des établissements secondaires, la terreur des lycées. Ses élèves étaient en grève une semaine sur trois et ils avaient une réputation de fouteurs de trouble qu’on leur enviait. Surtout pour les vacances providentielles que cela procurait. Une aubaine pour des gens comme nous.

-Qu’est-ce que tu veux qu’on y fasse Mourad ? Ils doivent avoir des raisons de faire grève que nous n’avons pas.

-Et qui a dit qu’il fallait une raison pour avoir des vacances ?

-Sans raison valable il est impossible de faire bouger les élèves de notre lycée, tu les connais, il y a plein de filles, ce n’est pas comme le Lycée Technique.

-Et si je vous disais que j’ai trouvé, moi, le moyen d’avoir quelques jours de vacances sans peine ?

J’avais fini par susciter l’intérêt de mon auditoire. Des vacances imprévues, sans raison et sans peine, cela méritait d’y réfléchir. Je leur expliquai succinctement mon plan : « Voilà ce que nous allons faire. En arrivant au lycée, nous allons nous séparer, chacun choisit un groupe d’élèves pour s’y mêler, même s’il ne les connait pas, pourvu qu’ils soient nombreux.

Au son de la cloche, on commence à faire chuuuuuuuuuut ! Juste cela, ni cris ni slogans. Je parie que les autres nous suivront et que la clameur arrivera aux autres cours. Il ne faut surtout pas lâcher lorsque quelques-uns seront intimidés par la présence des surveillants, il faut plutôt redoubler d’ardeur.

C’est la condition sine qua non de la réussite du plan. Et lorsque les surveillants commenceront à nous entrainer vers les salles de classe, il faudra juste leur résister quelques minutes sans cesser de crier. La situation inhabituelle ainsi créée va pousser la majorité à l’insubordination. On poussera alors vers la sortie et le tour est joué. »

Le plan fut approuvé et exécuté séance tenante. La réussite dépassa mes prévisions. Les élèves de terminale étaient sidérés de l’émergence d’un mouvement dont ils n’étaient pas les instigateurs et cherchaient à comprendre l’origine de cette pagaille.

Les plus jeunes, ne comprenant rien mais toujours enclins à se joindre à une activité ludique, suivaient le mouvement avec allégresse dans un joli désordre de pingouins massés à l’étroit sur la banquise. Les surveillants ne savaient plus où donner de la tête. Et le cher Mr. Ammar, le surveillant général, avait beau se démener au milieu de la foule en débandade, en vain. Son autorité légendaire était bafouée et anéantie par le mouvement de la masse.

Les élèves étaient des brindilles sèches promptes à prendre feu. Les surveillants s’essoufflèrent sans résultat à les pousser vers l’intérieur tandis que le flux centrifuge s’obstinait à rejoindre la rue. En vingt minutes, il ne restait plus à l’intérieur des cours que les surveillants incrédules et quelques enfants à papa timorés, trop occupés à vouloir être des élèves modèles qu’à profiter de l’aubaine.

Nous avions mis à terre le système dans sa seule représentation répressive à laquelle nous avions affaire. L’atypique premier de la classe venait de mettre tout un lycée sur la voie de l’école buissonnière. Un exploit sans précédent.

C’était sans doute la première révolution sociale décidée au fond d’un café enfumé, portant si pleinement son nom emblématique de « Café M’bassia ». Café de l’incarcération. L’avenir allait me conforter dans cette conviction.

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