Réflexion et perspectives
Le discours prononcé par Vladimir Poutine le 28 octobre 2026 au Gostiny Dvor de Moscou, lors de l'ouverture de la session plénière du Forum économique et humanitaire Russie-Afrique, se prête à deux interprétations. La première, la plus immédiate, le réduit à un catalogue : blé, engrais, centrales hydroélectriques, bourses d'études, laboratoires mobiles et modèles linguistiques. La seconde le considère pour ce qu'il est : un texte programmatique qui sera traduit dès le lendemain en Plan d'action du partenariat 2027-2029. Ce sommet est le troisième d'une série, après ceux de Sotchi et de Saint-Pétersbourg. La continuité du format est déjà significative : la relation russo-africaine a dépassé le stade des déclarations et cherche à se structurer.
Moscou n'offre pas à l'Afrique un volume de ressources capable de rivaliser directement avec Pékin ou Bruxelles, et elle en est consciente ; elle propose en revanche un ensemble d'infrastructures liées à la souveraineté – alimentation, énergie, finance, technologies numériques et éducation – dont la valeur politique dépasse sa valeur comptable. La valeur géopolitique de cette coopération réside précisément dans cet écart. Ses limites, qui existent bel et bien, résident précisément dans ce même écart.
Le mot qui sous-tend tout le discours est « souveraineté ». Poutine l'emploie une vingtaine de fois, mais ce qui importe, c'est la définition qu'il en donne au milieu du texte. Il ne s'agit plus seulement du contrôle du territoire et des frontières : la souveraineté englobe la stabilité politique et financière du système, l'accès à l'alimentation, à l'eau et à l'énergie, des transports et des communications fiables, ainsi qu'une identité culturelle propre. À cela s'ajoute une dimension supplémentaire : la juridiction sur les données, les plateformes et les modèles d'intelligence artificielle.
Cette définition élargie a une conséquence logique précise. Si la souveraineté se compose d'éléments matériels et techniques, alors elle peut se construire – et si elle peut se construire, elle peut aussi être fournie par un partenaire. La souveraineté devient ainsi, dans le discours du Kremlin, un bien à échanger : la Russie fournit les moyens techniques permettant aux pays africains de réduire leur dépendance vis-à-vis d'autres fournisseurs. Ce n'est pas un hasard si Poutine conclut en annonçant une « plateforme pour le développement souverain des États africains », conçue en Russie et présentée lors d'une exposition dédiée. Cette formule recèle une ambivalence manifeste, sur laquelle nous reviendrons.
Le second thème est celui de la mémoire anticoloniale. La citation de Thomas Sankara sur la dette comme forme de néocolonialisme – où les colonisateurs se sont mués en « assistants techniques » – n'est pas un simple ornement. Sankara est une figure qui parle aux nouveaux dirigeants du Sahel – notamment à Ouagadougou – et que la jeunesse urbaine africaine connaît bien. L'invoquer à Moscou, c'est inscrire la Russie dans une généalogie africaine, et non soviétique. Le passage suivant explicite la stratégie : l'infrastructure du continent a été conçue pour exporter des matières premières vers les métropoles ; la valeur ajoutée du secteur manufacturier reste inférieure à 2 % ; et le commerce intra-africain représente à peine 15 % d'un volume total d'échanges de 1,5 milliard de dollars. Ce constat rejoint celui de la littérature africaine sur la dépendance structurelle. Moscou s'approprie cette analyse et se présente comme le moyen de la surmonter.
L'ampleur du commerce
Le président russe a déclaré que les échanges commerciaux russo-africains dépasseraient 27 milliards de dollars en 2025, contre 18 milliards en 2022, et s'est fixé pour objectif d'atteindre les 50 milliards de dollars « dans un avenir proche ». Cette croissance est réelle et, compte tenu du fait qu'elle s'est produite dans un contexte de sanctions parmi les plus sévères jamais imposées à une économie du G20, elle revêt une importance politique considérable. Elle indique qu'un nombre important de gouvernements africains ont choisi de ne pas s'aligner sur les mesures occidentales et en ont payé le prix en termes de pressions diplomatiques. Poutine le reconnaît ouvertement lorsqu'il remercie ses partenaires pour leur « position ferme et de principe ».
Il s'agit d'un marché encore porteur , si tel est l'objectif. Les échanges commerciaux de la Chine avec le continent africain avoisinent les 300 milliards de dollars, tout comme ceux de l'Union européenne. Les échanges russes représentent moins d'un dixième de ces chiffres. Qui plus est, la balance commerciale est fortement asymétrique. Les exportations agricoles russes vers l'Afrique ont atteint 13 millions de tonnes au cours des neuf premiers mois de 2026, tandis que les importations de produits agricoles africains se sont élevées à environ 4 milliards de dollars, soit 8 % des besoins de la Russie. Poutine lui-même admet que ce chiffre est faible et qu'il devra augmenter. Cet aveu est significatif car il touche au point le plus sensible de la rhétorique anticoloniale : un partenaire qui vend des céréales, des engrais et des armes mais qui achète très peu reproduit, en termes numériques, la structure même que ce discours dénonce.
Cela conduit à une première évaluation. La Russie est compétitive sur des créneaux où elle bénéficie d'avantages comparatifs difficiles à imiter : céréales et engrais, nucléaire civil, hydroélectricité, mines, enseignement supérieur et coopération militaire. Dans ces secteurs, la quantité de capital importe moins que son caractère stratégique. Un pays dépendant de la Russie pour son blé et pour sa centrale nucléaire entretient des liens plus étroits avec Moscou que ne le suggère la valeur monétaire des échanges.
Les leviers les plus importants : alimentation, énergie, monnaie
Le premier levier est la sécurité alimentaire. Plus de quarante pays africains importent du blé et des engrais russes, et pour certains, les approvisionnements ont considérablement augmenté. Ces données doivent être mises en perspective avec les tendances démographiques évoquées dans le même discours : plus de 2,5 milliards d’habitants d’ici 2050, dont 70 % auront moins de trente ans, selon les projections des Nations Unies.
Pour un continent connaissant une telle évolution démographique, le prix du pain est un facteur clé de stabilité politique, et quiconque garantit la continuité de l’approvisionnement bénéficie d’une forme de crédit qui n’apparaît pas dans la balance commerciale. Poutine ajoute cependant un nouvel élément : la fourniture de semences, de machines, de moyens logistiques et de capacités de transformation pour soutenir l’autosuffisance agricole africaine dans le cadre du programme de l’Union africaine. En apparence, cette offre réduit la dépendance au blé russe ; en réalité, elle déplace la dépendance du produit lui-même vers la chaîne d’approvisionnement technologique.
Le deuxième levier est l'énergie. La référence au 55e anniversaire du barrage d'Assouan témoigne de sa fiabilité historique. Le présent est confié à RusHydro, à la production d'électricité modulaire pour les zones isolées et, surtout, à l'énergie nucléaire civile, évoquée parmi les sujets abordés lors du forum. Poutine parle de plus de trente projets énergétiques dans seize pays. L'énergie nucléaire possède une caractéristique unique qui lui confère une importance géopolitique supérieure à celle de tout autre secteur : une centrale nucléaire lie fournisseur et client pendant soixante ou soixante-dix ans, couvrant le combustible, la maintenance, la formation du personnel et la gestion des déchets. C'est une forme de coopération qui perdure au-delà des gouvernements.
Le troisième levier – le moins spectaculaire – est sans doute le plus important d'un point de vue structurel. Poutine propose de consolider les règlements en monnaies nationales, d'étendre les réseaux de correspondants bancaires, d'ouvrir des succursales transfrontalières et de relier le SPFS russe au PAPSS panafricain. Le PAPSS (Système panafricain de paiement et de règlement) a été développé par Afreximbank en collaboration avec le Secrétariat de la ZLECAf et lancé commercialement en janvier 2022. Le SPFS est le système de messagerie financière de la Banque de Russie, opérationnel depuis 2014 comme alternative à SWIFT.
L'objectif affiché est de réduire les coûts de transaction et de protéger les paiements contre toute « ingérence à motivation politique ». Vient ensuite une phrase qui, dans le rapport, passe presque inaperçue : certains pays ne disposent pas de leur propre système financier et sont liés aux systèmes européens, ce qui limite leur souveraineté. Il est fait référence à la zone franc CFA. C'est la première fois, dans un discours de cette envergure, que la question monétaire est liée aussi directement à la question de la souveraineté africaine. Ce message s'adresse principalement aux gouvernements de l'Alliance des États sahéliens, qui ont transformé la question monétaire en question politique.
Ce troisième point mérite une attention particulière. Le lien entre le SPFS et le PAPSS, s'il était établi, créerait un circuit de paiement entre la Russie et l'Afrique entièrement indépendant des infrastructures occidentales. L'importance de ce circuit dépendrait toutefois des liquidités qui y circuleraient, lesquelles dépendent des volumes d'échanges qui, comme nous l'avons vu, demeurent modestes. À moyen terme, il est plus probable que le PAPSS prenne de l'importance en tant qu'infrastructure intra-africaine et que la connexion russe ne soit qu'un élément parmi d'autres, aux côtés de celles de la Chine, de l'Inde et des Émirats arabes unis. Quoi qu'il en soit, ce serait un succès pour Moscou : il n'est pas nécessaire de dominer un circuit alternatif ; il suffit de contribuer à son développement.
Mais aussi la technologie
La section consacrée à la souveraineté technologique est la plus affirmative du discours. Poutine revendique une chaîne de valeur complète pour l'intelligence artificielle générative, deux modèles linguistiques nationaux, des plateformes bancaires et de santé, ainsi que des systèmes d'administration numérique qu'il propose à ses partenaires africains. Plus de deux cents fonctionnaires de vingt pays ont déjà participé à des programmes de transfert de compétences en administration numérique.
Ici, l’ambivalence de la notion de « souveraineté déléguée » apparaît clairement. Un système d’administration électronique, une plateforme de données de santé ou un modèle linguistique ne sont pas des actifs neutres : celui qui contrôle le code, les mises à jour et l’hébergement conserve la capacité d’y accéder et de les influencer. Le problème ne concerne pas uniquement la Russie – et s’applique d’autant plus aux plateformes américaines et chinoises déjà bien implantées sur le continent – mais le discours n’en fait pas mention. Du point de vue africain, l’avantage réside dans la diversification : avoir un troisième fournisseur renforce le pouvoir de négociation face aux deux autres. C’est la logique du multi-alignement que de nombreux ministères des Affaires étrangères africains pratiquent depuis des années, et que la Russie soutient plutôt qu’elle ne s’y oppose.
L'éducation est le domaine où la continuité avec l'expérience soviétique est la plus marquée. Quarante mille étudiants africains sont inscrits dans les universités russes – soit une augmentation de 50 % depuis 2020 – bénéficiant de 5 500 bourses d'État pour l'année universitaire 2026-2027. Le Réseau universitaire russo-africain compte plus de soixante-dix universités réparties dans dix-sept pays, des consortiums spécialisés dans les ressources minérales et les transports, et cinquante-huit centres d'enseignement ouvert dans vingt-neuf pays. L'Université Patrice Lumumba demeure le symbole de cette continuité. Ce volet de la stratégie, bien que le plus lent à se déployer, est aussi celui qui porte ses fruits. Les ingénieurs, médecins et fonctionnaires formés aujourd'hui à Moscou et à Saint-Pétersbourg occuperont, d'ici quinze à vingt ans, des postes à responsabilité au sein des gouvernements et des entreprises africaines, apportant avec eux leurs compétences linguistiques, leurs connaissances techniques et leurs réseaux. La génération de professionnels africains formés en URSS a alimenté une part importante des relations russo-africaines pendant des décennies, même après 1991.
Il en va de même pour les médias. L’appel à la création d’un « espace médiatique commun » – par le biais du développement des antennes régionales des agences de presse russes et d’une présence accrue de journalistes africains en Russie – répond à une surenchère narrative que Moscou considère comme partie intégrante du jeu. Le continent africain est aujourd’hui l’un des principaux terrains où se joue la capacité à produire des interprétations concurrentes de l’ordre international.
L'Afrique se polarise et la Russie facilite ce processus.
Au niveau systémique, ce discours inscrit l'Afrique dans le cadre multipolaire selon des termes différents de ceux habituellement employés dans la rhétorique occidentale. Le continent n'est pas perçu comme un bénéficiaire d'aide, mais comme l'un des pôles émergents de l'économie et de la politique mondiales, représenté par trois membres au sein des BRICS. La référence à la part des BRICS dans le PIB mondial – supérieure à celle du G7 – doit être replacée dans son contexte, mais le message politique est clair : l'Afrique est incitée à considérer sa croissance démographique et économique comme une source de puissance plutôt que comme un simple défi de développement.
Dans ce contexte, la Russie se présente comme un facilitateur de l'autonomie africaine plutôt que comme une puissance hégémonique, un rôle qui lui convient pour une raison pratique : elle ne dispose pas des moyens d'exercer une telle hégémonie. Elle soutient l'Afrique au sein des institutions multilatérales, où Moscou propose de renforcer la voix africaine au Fonds monétaire international et à la Banque mondiale. Elle consolide ce soutien par son appui à la ZLECAf, que Poutine évoque en termes positifs et qui représente le seul projet capable de remédier à la fragmentation des marchés africains héritée de l'époque coloniale. Ce calcul peut s'interpréter en termes réalistes. Une Afrique plus intégrée et autonome réduit la marge de manœuvre de l'influence occidentale – objectif principal de Moscou – sans contraindre la Russie à des investissements qu'elle ne pourrait assumer.
Pour Moscou, les avantages sont triples. Premièrement, le vote : 54 États africains ont un poids considérable à l’Assemblée générale, et leur abstention ou leur non-alignement sur les résolutions relatives au conflit ukrainien a déjà démontré l’importance de ce poids. Deuxièmement, l’accès : ressources minérales essentielles, débouchés pour les exportations agricoles et énergétiques, et marchés pour la technologie russe exclus des marchés occidentaux. Troisièmement, la légitimité : un sommet à Moscou réunissant des dizaines de délégations africaines réfute de fait l’affirmation selon laquelle la Russie serait isolée sur la scène internationale. Par ailleurs, malgré tout cela, le sommet n’a pas abordé l’importante alliance militaire entre la Russie et le Sahel, un sujet qui aurait dû être discuté à d’autres occasions.
Le succès de la coopération russo-africaine se mesurera à sa capacité à transférer véritablement le savoir-faire, à localiser la transformation des matières premières et à rééquilibrer les échanges commerciaux. C’est là le plus grand défi de la Russie : aider l’Afrique, et non la rendre dépendante. Sankara, cité par Poutine, mettait précisément en garde contre ceux qui se présentent comme des conseillers techniques. Les gouvernements africains jugeront Moscou sur cette base, et non sur les paroles prononcées à Gostiny Dvor.