Je n'attends plus rien de l'Union européenne depuis des années, surtout depuis la crise grecque. Ce mastodonte tentaculaire est désormais incapable de réaliser le moindre progrès, sauf sur des questions spécifiques. C'est une institution néolibérale par essence, fondée sur des principes économiques qui privilégient le profit d'une minorité et rejettent toute alternative susceptible de bénéficier au plus grand nombre.
Malgré tout cela, l'UE parvient encore à me surprendre. Et pas en bien, évidemment. La lettre rédigée par l'Italie et le Danemark, demandant d'urgence une réunion pour aborder la crise de Ceuta – réunion d'ailleurs rapidement annulée – a été signée par 20 pays. La quasi-totalité de l'UE a donc adhéré à la farce orchestrée par les États-Unis et Israël. Elle a cautionné une opération de propagande honteuse contre quiconque a osé dénoncer le génocide à Gaza et la guerre en Iran. Cette lettre infâme est donc une attaque contre l'Espagne et, surtout, contre les principes de démocratie et de solidarité, deux des « valeurs » fondamentales sur lesquelles cette maudite UE est censée être fondée.
En réalité, sur notre continent, la solidarité va de pair avec la paix, que l'UE, selon la propagande, nous aurait apportée. Elle va également de pair avec la défense des droits de l'homme et de toutes ces « valeurs » qui apparaissent de manière abstraite dans les grandes déclarations de Bruxelles, mais qui, dans les faits, ont toutes été trahies, bafouées et niées, surtout ces dernières années. Il en va de même pour la démocratie : les idées économiques qui ne sont pas conformes à Maastricht sont interdites en Europe.
Le problème de l'UE n'a jamais été la Hongrie d'Orbán (qui, il est vrai, a souvent sauvé la face des gouvernements « démocratiques »), et il ne tient même plus aujourd'hui à Giorgia Meloni ou aux tendances autoritaires de la Pologne. Le problème de l'UE découle de sa logique fondatrice même, de son identité néolibérale, qui a engendré une anthropologie totalement étrangère à tout principe d'humanité, de solidarité et de fraternité entre les peuples.
Je tiens également à souligner qu'à la fin du printemps 2017, le gouvernement Gentiloni, loin d'être anti-européen, a sollicité l'aide de l'UE face à l'arrivée imminente de près de 10 000 migrants. Sa demande a été rejetée. Même Macron, pourtant proche de Gentiloni, a refusé d'aider l'Italie.
Mais ce n'est pas surprenant : l'UE et tout ça. J'aimerais que ce ne soit pas le cas. Mais il est inutile de se mentir davantage. Et c'est une erreur de croire que la vérité profite à la droite. La droite, même l'extrême droite, est une émanation directe de l'UE. Cela fait partie intégrante de sa logique politique.
Les vingt pays signataires de la lettre, même ceux dirigés par des forces de gauche comme le Danemark, partagent les mêmes idées que Vannacci. Ils sont animés par la même idéologie. En réalité, Vannacci (à l'instar de Le Pen et d'autres extrémistes) n'est pas un étranger à l'UE. Au contraire, il en est la vérité. Le mépris de Vannacci pour les immigrés préfigure la dérive des pays européens. Il en va de même pour la crise sécuritaire intérieure : la priorité absolue donnée au profit conduit à l'idéologie violente de Roggero.
Le seul véritable ciment qui maintient l'UE unie aujourd'hui est l'égoïsme considérable de ses pays membres, son repli sur la défense des intérêts particuliers de quelques personnalités puissantes qui tiennent la Commission von der Leyen entre leurs mains.
Pour ces raisons, je suis très pessimiste. Je ne vois aucune issue. Cette même tendance belliciste explique l'évolution tragique de notre continent.
L'idée de Draghi d'éliminer le principe d'unanimité au Conseil européen est absurde. Si ce mécanisme disparaissait, l'UE s'effondrerait rapidement. Non seulement la France et l'Allemagne, mais aussi la Pologne n'accepteraient jamais d'être mises en minorité sur des décisions politiques majeures. Il en va de même pour les Pays-Bas et l'Autriche, et certainement pour l'Espagne (pas pour nous ; nous nous soumettrions). Cela peut paraître paradoxal, mais c'est précisément parce que la défense d'intérêts particuliers et égoïstes est le ciment de l'UE que l'unanimité est le seul principe possible, car elle garantit le droit de veto croisé et donc la primauté du particulier sur l'intérêt général. Ce n'est pas si difficile à comprendre. Même quelqu'un comme Draghi peut le comprendre.
La seule issue serait d'abandonner le néolibéralisme, ce qui est impossible. Non pas parce qu'il y a eu Orbán avant et Meloni maintenant, mais parce que l'Allemagne elle-même refuse obstinément de renoncer à l'idéologie qui lui a permis d'imposer sa suprématie sur le continent.
Après la guerre, il aurait été préférable d'écouter Kojève. Nous n'aurions pas eu une attitude aussi mesquine envers l'Espagne.