Le futur plan de développement économique de la Tunisie (2026-2030) : De grandes ambitions face à des ressources limitées et rares. De nombreuses questions sans réponse ?

En règle générale, les cinq principaux objectifs de tout gouvernement élaborant et mettant en œuvre un plan quinquennal de développement économique sont :

L’allocation stratégique des ressources, la modernisation structurelle des infrastructures, la stabilité macroéconomique, une répartition équitable des richesses, ainsi que la résilience nationale à long terme et une croissance économique durable.

Ces plans servent de feuille de route pour harmoniser la politique nationale, les finances publiques et l'activité du secteur privé autour d'objectifs nationaux communs.

Lorsqu'un gouvernement — comme celui de la Tunisie — doit déjà gérer une dette publique de 147 milliards de dinars et un double déficit (marqué par un lourd déficit énergétique persistant depuis 15 ans), qu'il refuse d'emprunter auprès du FMI et affiche une note de crédit basse (CCC+), la question fondamentale à laquelle il faudra répondre au cours des quatre prochaines années est la suivante : d'où proviendra la nouvelle dette de 102 milliards de dinars ?????

La première question qui vient à l'esprit est la suivante : la Tunisie enregistre un déficit budgétaire chronique depuis 15 ans et doit emprunter des sommes considérables, année après année, pour couvrir ses déficits commercial et énergétique. Or, en l'absence de fonds et face à ce déficit budgétaire chronique, d'où proviendront ces 102 milliards de dinars ? Car l'absence de fonds implique l'absence d'investissements, donc l'absence de développement, ce qui rend impossible la croissance de 4,2 % visée par le gouvernement.

Par ailleurs, un gouvernement dépourvu d'excédent budgétaire et affichant un taux d'épargne très faible — représentant seulement 5 % du PIB — souhaite mettre en œuvre un nouveau plan de développement et emprunter davantage au cours des quatre prochaines années. D'où proviendront donc les 102 milliards de dinars nécessaires à la réalisation de ce plan ? Il ne faut pas oublier qu'à l'heure actuelle, la dette publique de la Tunisie s'élève à 147 milliards de dinars et que le pays connaît un déficit budgétaire chronique de 6 % du PIB ; rien que cette année, la Banque centrale de Tunisie devra financer un déficit public de 11 milliards de dinars, tout en assurant également le service de la dette intérieure et extérieure.

Par ailleurs, la dette publique du gouvernement tunisien a augmenté de 45 % depuis 2021 pour atteindre 83 % du produit intérieur brut (PIB) total ; si l'on y ajoute la nouvelle dette prévue par le plan de développement (102 milliards de dinars), la dette totale atteindra 110 % du PIB d'ici 2030.

Une seconde question se pose alors : si le gouvernement souhaite mettre en œuvre ce nouveau plan, tout en augmentant les impôts et en empruntant auprès du système bancaire local à un taux de 9 % (via des bons du Trésor), pour finalement générer une croissance nominale de 4,2 %, cela signifie que l'économie ne croît pas réellement. En réalité, le gouvernement accroît le niveau d'endettement pour les générations futures : l'écart entre le taux d'intérêt des bons du Trésor (9 %) et la croissance du PIB (4,2 %) se traduit par une nouvelle dette. Il faut noter que 78 % de la croissance économique tunisienne provient de la consommation intérieure (et non des exportations ou de l'investissement).

C'est un point que j'ai souligné dans mes publications au cours des trois dernières années : j'ai expliqué que le gouvernement tunisien emprunte 3 dinars pour générer 1 dinar de production économique, les 2 dinars de différence constituant une nouvelle dette. C'est ce qui explique pourquoi la dette publique est passée de 104 milliards de dinars en 2021 à 147 milliards de dinars en 2025. Il s'agit donc d'une croissance économique alimentée par un endettement et une inflation élevée, alors que le taux de chômage stagne à 16 % depuis dix ans ; une croissance qui s'accompagne de très peu de créations d'emplois.

Troisième question qui vient à l'esprit : la Tunisie affiche un taux d'épargne inférieur à 5 % du produit intérieur brut (selon le rapport de la BCT). Or, le gouvernement tunisien prévoit de financer 61 % du plan économique 2026-2030 par le budget de l'État et 31 % par les budgets des entreprises publiques (soit un total de 92 % provenant de fonds publics). Cela implique un recours accru aux prêts de la Banque centrale de Tunisie (BCT) pour le financement, ce qui maintiendra l'inflation monétaire à un niveau élevé — au-dessus de 8 % par an — pour les quatre prochaines années au moins. Cette inflation persistante obligera la BCT à maintenir son taux directeur au-dessus de 7 %, ce qui pèsera sur l'investissement et la consommation ; le pouvoir d'achat des ménages tunisiens s'effondrera et le dinar tunisien se dépréciera davantage, alors même que les ménages ont déjà perdu 20 % de leur pouvoir d'achat depuis 2021.

Quatrième question qui vient à l'esprit : le gouvernement a annoncé que 8 % du financement de ce plan de développement proviendrait d'investisseurs privés ou d'investissements directs étrangers (IDE). Le gouvernement tunisien est-il conscient que lorsqu'un investisseur étranger s'implante en Tunisie, il rapatrie des dividendes élevés à la fin de chaque année ? En 2025, les investisseurs étrangers ont ainsi perçu 3 000 millions de dinars de dividendes en devises (rapports de la BCT et de l'IACE), soit un retour sur investissement de 10 %. Ce taux est supérieur au rendement des bons du Trésor (9 %) et dépasse la croissance du PIB de 4,2 % prévue par le gouvernement ; cela signifie qu'une grande partie de la croissance profite aux investisseurs étrangers et que les capitaux quittent l'économie tunisienne. Les investisseurs étrangers détiennent 20 % du capital des sociétés cotées à la Bourse de Tunis (BVMT) ; à mesure que la Bourse progresse, les dividendes versés aux étrangers augmentent également. En conséquence, les retombées pour l'économie tunisienne restent très limitées, d'autant plus que ces investisseurs étrangers bénéficient de subventions sur l'énergie et les produits alimentaires.

Cinquième question qui vient à l'esprit : le budget d'investissement du gouvernement tunisien pour cette année s'élève à 6 000 millions de dinars, dont seulement 47 % sont effectivement dépensés chaque année. La question est de savoir comment, à partir de 2027, le gouvernement compte dépenser 25 500 millions de dinars par an pendant quatre ans (soit un total de 102 000 millions de dinars) conformément à ce nouveau plan de développement, afin d'atteindre une croissance annuelle du PIB de 4,2 % ; rappelons que le FMI et la Banque mondiale prévoient une croissance du PIB tunisien de seulement 1,4 % pour 2030. Il s'agit là d'une autre hypothèse très optimiste, impossible à concrétiser d'ici le début de l'année 2027.

Sixième question qui vient à l'esprit : pour développer son économie — et la Tunisie ne fait pas exception —, tout pays doit acheter du pétrole brut, de l'énergie et des matières premières en dollars américains. La question est de savoir où la Tunisie empruntera ces dollars ou ces devises étrangères. Par ailleurs, pour atteindre une croissance du PIB de 4,2 %, honorer la dette publique, ramener le chômage à 12 %, réduire l'impôt sur les sociétés et faire passer la part de l'économie informelle (ou parallèle) de 40 % à 20 % au cours des quatre prochaines années, la Tunisie a besoin d'un prix du pétrole brut et du gaz naturel équivalent à 40 dollars le baril et de prêts en dollars à un taux d'intérêt annuel de 3 %.

La Banque centrale de Tunisie peut imprimer des dinars, mais elle ne peut pas imprimer du pétrole brut ni du gaz naturel ; or, l'économie a besoin de ces deux éléments, et la Tunisie doit emprunter des dollars pour acheter de l'énergie, des matières premières et des produits semi-finis.

Conclusion et recommandations

1. Le plan de développement économique 2026-2030 est irréaliste et contient des objectifs de croissance contradictoires : le plan vise une croissance de 4,2 %, alors que le FMI ne prévoit que 1,4 % pour l'année 2030. Cet écart majeur entre les aspirations et la réalité nuit à la crédibilité du plan ; en effet, la croissance tunisienne a atteint une moyenne annuelle de 2,1 % au cours des cinq dernières années, tandis que la dette publique a progressé plus rapidement que le PIB.

Pour ce plan de développement, le gouvernement tunisien compte s'appuyer sur le financement direct de la Banque centrale de Tunisie, comme il l'a fait ces trois dernières années (7 + 7 + 11 milliards). Cette stratégie maintiendra une inflation monétaire élevée sur une longue période, menacera l'indépendance monétaire de la Banque centrale et portera la dette publique à un niveau insoutenable, soit 110 % du PIB.

2. Le gouvernement tunisien n'a d'autre choix que de réformer et de réduire les subventions aux produits alimentaires et à l'énergie, dans la mesure où seules 40 % de la population en ont réellement besoin.

3. Le gouvernement tunisien doit impérativement collaborer avec le FMI pour emprunter au moins 3 milliards de dollars par an à un taux d'intérêt bas de 3 %. Cela permettrait d'augmenter les réserves de devises de la Banque centrale de Tunisie pour couvrir 150 jours d'importations, d'améliorer la note de crédit (passant à BBB- selon Fitch), de renforcer le dinar tunisien, de lutter contre l'inflation importée et de se préparer à la hausse des prix de l'énergie ainsi qu'aux chocs d'approvisionnement en pétrole brut et en engrais, risques liés au conflit entre les États-Unis et l'Iran et à l'incertitude géopolitique des cinq prochaines années.

Le président Kaïs Saied prône la souveraineté et mise sur les ressources locales tunisiennes ; voici quelques mesures supplémentaires permettant au gouvernement tunisien de mobiliser les fonds nécessaires (102 000 millions de dinars) pour ce plan 2026-2030 :

Le gouvernement tunisien peut collaborer avec la Bourse de Tunis (BVMT). Le gouvernement tunisien peut s'inspirer des expériences chinoise et malaisienne : la Tunisie compte plus de 105 entreprises publiques, dont beaucoup enregistrent des pertes chroniques chaque année. L'État pourrait introduire certaines de ces entreprises à la Bourse de Tunis (BVMT) — qui dispose d'un excédent de liquidités — afin de favoriser une meilleure gouvernance et une rentabilité accrue, tout en augmentant les recettes fiscales et en créant des milliers d'emplois.

L'ensemble de ces mesures aiderait les banques commerciales tunisiennes et le gouvernement à assainir les finances publiques ; les banques disposeraient ainsi d'avantage de liquidités pour soutenir le secteur privé et stimuler la croissance économique dans un contexte mondial incertain, tout en améliorant leur notation de crédit auprès de l'agence Fitch.

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