Selon Peiman Salehi, dans The Cradle , la situation actuelle au Liban n'est pas une crise isolée, mais plutôt le terrain d'expérimentation d'une transformation profonde et discrète du comportement stratégique de Téhéran. Comme le souligne Ebrahim Rezaei, porte-parole de la commission parlementaire iranienne pour la sécurité nationale, le pays consolide un rapport de force régional dans lequel il ne fera plus preuve de retenue face à l'agression ou aux troubles : une doctrine conçue pour imposer des coûts tangibles – en termes de « souffrances et d'argent » – aux États-Unis et à leurs alliés, auxquels ils devront tout simplement s'habituer.
Dans son ouvrage « Surmonter la patience stratégique », Salehi explique que l’Iran a longtemps appliqué le dogme de la « patience stratégique », une approche privilégiant des réponses mesurées aux attaques visant son territoire, tout en absorbant les pressions extérieures sur ses partenaires régionaux (comme après l’assassinat de Qassem Soleimani ou les frappes israéliennes répétées). Cependant, cette retenue a progressivement été perçue par ses adversaires comme une faiblesse, voire une occasion d’ouvrir de nouveaux fronts. Téhéran a alors conclu que cette approche servait à affaiblir ses positions plutôt qu’à les stabiliser, signant ainsi la fin de cette doctrine.
Une nouvelle architecture de dissuasion intégrée.
L'erreur la plus répandue en Occident consiste à considérer l'intervention iranienne dans la défense du Liban comme un simple choix idéologique ou un geste de solidarité révolutionnaire avec le Hezbollah. Selon Salehi, cette interprétation confond le symptôme et le diagnostic. Nous assistons en réalité à une reconfiguration délibérée de l'architecture de dissuasion : la sécurité des partenaires régionaux n'est plus une question distincte à négocier isolément (le principe de compartimentage), mais fait désormais partie intégrante du périmètre de sécurité nationale de l'Iran. La confrontation au Liban marque un tournant historique : c'est la première fois que la République islamique s'engage dans un conflit militaire direct, principalement pour défendre un allié clé.
La réputation comme axe géopolitique.
La logique sous-jacente reflète une dynamique typique des grandes puissances : l’influence ne découle pas seulement de la capacité militaire, mais aussi de la réputation d’honorer ses engagements à tout prix (à l’instar de l’OTAN ou des États-Unis qui maintiennent des bases sur les cinq continents). Si l’Iran abandonnait le Hezbollah sous la pression militaire ou diplomatique, ce signal d’instabilité anéantirait tout le réseau de relations alternatives que Téhéran tisse dans la région. En démontrant sa capacité à absorber les attaques et à résister à la pression conjointe des États-Unis et d’Israël, l’Iran s’est imposé comme l’une des puissances essentielles pour l’avenir du Moyen-Orient, un fait reconnu même par des observateurs internationaux peu enclins à flatter Téhéran, comme le New York Times .
Pouvoir de négociation géographique et économique .
Au-delà de la dissuasion militaire, l'Iran exploite désormais plus directement sa position géographique centrale. Le transit d'environ un cinquième des approvisionnements mondiaux en pétrole par le détroit d'Ormuz et le golfe Persique confère à Téhéran un levier économique structurel. La récente flambée des prix du pétrole brut – suite à l'impasse temporaire des négociations – démontre que les marchés ont déjà intégré cette réalité : la position géographique de l'Iran est un facteur permanent et ne peut être neutralisée par des pressions géopolitiques.
Le nouvel ordre régional.
En définitive, Salehi souligne que le Liban constitue une étude de cas dans une lutte plus vaste visant à définir les règles du prochain ordre régional. En rejetant le cloisonnement imposé par Washington et en liant inextricablement (par le biais des canaux qatari et pakistanais) tout cessez-le-feu mondial à la stabilité de tous les fronts alliés, notamment le Liban, l'Iran entend garantir que le futur ordre géopolitique ne soit pas exclusivement façonné par les États-Unis ou Israël, mais qu'il permette à la République islamique d'y participer pleinement en tant que puissance aux intérêts reconnus.