Les éditions Fazi Editore ont eu la brillante idée de rééditer un ouvrage d'une grande importance culturelle, « La Guerre froide culturelle », de la journaliste et écrivaine anglaise Frances Stonor Saunders. Ce livre explore l'influence de la CIA – durant la Guerre froide – sur la culture occidentale.
L'objectif de la CIA, en exerçant son pouvoir d'influence à travers cette opération, était de bloquer, d'interdire et de limiter l'influence des idées communistes sur le monde culturel et, par là même, sur la population en général.
L'auteur explique que cette opération a été menée avec une patience méticuleuse et grâce à d'importantes ressources financières et politiques, ainsi qu'à un grand sens tactique et stratégique.
La pièce maîtresse de toute l'opération était le Congrès pour la liberté de la culture (CCF), une fondation en apparence autonome dirigée par l'agent de la CIA Michael Josselson. Par le biais de cette institution, d'importantes ressources financières furent injectées dans le monde culturel occidental afin de traduire et de diffuser des œuvres littéraires, d'organiser des concerts et des expositions, de publier des revues, de promouvoir des prix, etc. Naturellement, les auteurs devaient – en fin de compte – proposer une vision différente de celle des artistes communistes. Cette vision, il faut le préciser, n'était pas une vision anticommuniste sombre et violente, mais plutôt une vision libérale-démocratique, et donc proche des positions américaines. Si certains se demandaient quel était le contexte culturel d'où provenaient les Veltroni et les Blair, le voici. De toute évidence, une telle opération ne pouvait se dérouler dans les limites d'une seule nation ; en réalité, la Fondation CCF opérait dans 35 pays, organisant et finançant tout, des livres aux expositions, en passant par les concerts et les revues.
La liste des intellectuels occidentaux ayant participé à ce programme et en ayant bénéficié est tout aussi impressionnante. Elle comprend des personnalités telles que James Burnham, Isaiah Berlin, Jean Cocteau, Hannah Arendt, George Orwell et Jason Pollock. En Italie également, les noms qui y ont contribué étaient de premier plan : d’Ignazio Silone à Benedetto Croce et Altiero Spinelli, en passant par Adriano Olivetti, Primo Levi, Italo Calvino et Eugenio Montale, parmi tant d’autres.
Il faut toutefois préciser, pour être juste, que nous ignorons dans quelle mesure les intellectuels impliqués étaient conscients de l'opération et dans quelle mesure ils ont été manipulés par les Dr Folamour de l'agence Langley.
De l'avis de l'auteur, la plus notable de ces opérations fut « l'opération Pollock », par laquelle la CIA fit connaître l'œuvre abstraite de cet artiste, en opposition à l'orthodoxie expressive du réalisme socialiste soviétique rigide, dans le but de démontrer qu'aux États-Unis (et non en URSS), les artistes bénéficiaient de la plus grande liberté d'expression.
Mais ce livre décrit tellement d'opérations que je crois pouvoir le qualifier de précieux, notamment pour les jeunes qui — par définition — manquent de mémoire et d'expérience, et qui, grâce à cet ouvrage, peuvent se rendre compte de la puissance de la manipulation psychologique à des fins politiques dans le monde de la culture.
Pour ceux qui ne sont plus de première jeunesse (surtout ceux qui croyaient jadis en la culture), un profond malaise persiste. Ce malaise est amplifié, peut-être par coïncidence, par l'immense chef-d'œuvre de Boulgakov, « Le Maître et Marguerite ». Le lecteur se souviendra de la satire mordante que Boulgakov livre sur les intellectuels du parti de son époque, démontrant que le monde entier est semblable et qu'en fin de compte, ce qui compte partout, c'est Griboïedov : le restaurant de luxe à prix abordable de la Maison des Intellectuels MASSOLIT.
Mais si le monde de la culture était réellement ainsi, comme Boulgakov l'a démontré de manière cynique et grotesque, et comme Frances Stonor Sunders l'a prouvé historiquement, qu'est-ce que la culture ? Et, par conséquent, il est légitime de se demander quelle est cette civilisation dont nous sommes si fiers.
Si nous avons le courage de chercher des réponses, nous n'avons d'autre choix que d'admettre que la Culture n'est qu'un mensonge que nous nous racontons pour ennoblir notre civilisation, qui n'est en réalité que Techné, visant à submerger les autres par une violence organisée et faussement noble. Voilà le côté obscur de notre civilisation.
P.S
Que le lien entre culture (ou le récit édifiant de la culture) et violence soit plus étroit qu'on ne l'imagine est également révélé de manière énigmatique par Giovanni Fasanella dans sa préface. Il note que le siège du Congrès pour la liberté de la culture à Rome se trouvait dans l'immeuble Pecci-Blunt, via Caetani. Fasanella ajoute : « On pourrait ajouter que cet immeuble est à deux pas d'une autre demeure historique, le Palazzo Caetani, sous les fenêtres duquel, le matin du 9 mai 1978, s'est déroulé l'acte final de la tragédie d'Aldo Moro. Une autre figure mondaine y régnait, Marguerite Chapin Caetani, mécène américaine de la côte Est liée au consortium. » J'ajouterais que le Palazzo Caetani abritait alors la mystérieuse école de langues Hyperion qui, selon les enquêteurs, n'était que la façade d'une structure regroupant les services de nombreux pays occidentaux ayant influencé les événements entourant l'affaire Moro. La relation entre culture, politique et violence est plus étroite qu'on ne l'imagine.