François TRUFFAUT (1932-1984)

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J’ai découvert le cinéma de François Truffaut par pur hasard lorsque j’étais un fan assidu des ciné-clubs de Tunis, capitale d’art dans les années soixante-dix ! Ce furent successivement Les Quatre Cent Coups, avec Jean-Pierre Léaud dans le rôle d’un jeune acteur ingénu, je fus abasourdi par le trio infernal de Jules et Jim, pétrifié par la sagacité de La mariée était en noir et par la limpidité de Baisers volés, ainsi qu’anéanti par la souffrance dégagée par L’Histoire D’Adèle H. ; la fille maudite de Victor Hugo…La beauté lumineuse de ses derniers films m’éclaira sur sa perspicacité et vision filmique :Le Dernier Métro et La Femme d’à côté , ainsi que Vivement dimanche !lui valurent consécration et triomphe définitif en 1981 et 1983, auréolés par le charme fatal de son actrice fétiche et compagne, Fanny Ardant.

Pour moi, cet enfant rebelle, cet artiste bohème et ce gambadeur des rues a marqué de ses empreintes et sceau l’histoire du cinéma contemporain, crevant l’écran par ses thèmes virevoltants et ses personnages fantasques et grandioses, créant un patrimoine français, viscéral et culturel mondial. Son œuvre cinématographique est un réceptacle vivifiant, une source intarissable qui irrigue l’imaginaire fantasmatique nourricier. Son départ rapide annule le pacte qu’il a établi avec ses fidèles admirateurs, « qu’un artiste ne doit pas mourir avant d’avoir achevé son œuvre », lui, le plus grand cinéaste de tous les temps.

François n’avait que cinquante-deux ans à sa disparition, des rêves et des projets plein la tête et un mal incurable qui lui bousillait les méninges, brouillant un esprit créateur, vif et alerte. Sa devise princière trônait au-dessus de tout acte humanitaire : « Quand on n’a pas assez fait pour quelqu’un, c’est comme si on n’a rien fait du tout ! »Du tout au rien, du pareil au même et du simple au double, l’équation « truffautienne »relève de l’indicible, du mystérieux et de l’inaccessible.

Filmer pour mieux voir, afin de mieux comprendre le déroulement et le tournoiement des faits et des actes, individuels et collectifs. Des gestes accentués par ta dégaine alanguie, ta démarche chaloupée, ton regard intense, vibrant, aux prunelles sombres et aux cheveux ébouriffés. A la fois sage et agité, en perpétuelle ébullition, tu parcourais ton chemin en quête d’une idée, d’une spiritualité, d’une vérité…Bien que tu ne sois plus de ce monde, tu es constamment présent parmi nous, répandant tes concepts et tes règles à hautes distance et dimension.

Tes films sont des leçons de vie d’un maestro du cinéma qui façonne une série de personnages oscillant entre l’amour et la haine, l’admiration et la controverse !Ta flamme intérieure illumine la chapelle ardente du roman du cinéma ; nouant un lien indéfectible avec le culte vénérable qu’on voue à ton icône incontestable !Tu es, François, le petit prince d’une classe bien-pensante, le fils et le gendre idéal pour des rapports consensuels, l’artiste de bohème qui fréquente les grands salons. Tu demeures l’ange parfait aux ailes voltigeantes, un libre créateur de l’incarnation humaine un jongleur de scènes à la fois merveilleuses et endiablées.

On s’émerveille devant tes tours de force de mise en scène, quasi-magiques, ton art de manier et de taire la parole en suggérant un non-sens absurde qui nous reflète amplement-dans Baisers volés-, ta sensuelle admiration devant la beauté composite des femmes(jambes, bustes, corps..) dont tu raffolais éperdument-dans L’Homme qui aimai les femmes, La Nuit américaine-que tu savais si bien diriger et analyser leur psychologie complexe, tourmentée et profonde –dans La Femme d’à côté, Le Dernier métro-où tu tournais le dos à la discrimination sociale acerbe et à l’érotisme physique le plus vulgaire !Tu cultivais l’art de la parodie, de la subtilité et de la pudeur créatrices. Aucun témoignage ne peut rendre compte de ta majesté, ni sublimer ta grandeur et noblesse d’âme, ni même percer le mystère de ton personnage-humain ! Tu revendiquais, dans tes films culte-à l’exemple de Jules et Jim, Les deux anglaises et le continent, L’Enfant sauvage- la duplicité, la dualité et l’ubiquité du jeu et du personnage. Tu créais le double, le triple pour mieux déjouer les esprits malfaisants et pour mieux cerner la nature humaine, imprévisible et incontournable.

Dans ces films superbes, l’homme primitif renferme beaucoup de civilité et de sociabilité, l’amour passion prime et dévaste tous ceux qui l’approchent et le triangle amoureux triomphe en imposant sa loi jugulaire. Un imbroglio d’équivocité et de transversalité caractérisait la texture de tes personnages représentés sur l’écran : certes, l’amour passionnel et fou persiste en permanence, qu’il soit progressif ou décadent, satisfait ou inabouti, transformé ou inabouti, il tend ses lanières contre l’adversité. A l’encontre des valeurs éthiques désuètes, Truffaut dressait son système personnel de clichés moralisateurs, en fustigeant une image du cinéma français qui favorise l’ego à l’essentiel, l’ici à l’ailleurs….

Cinéaste moderne à la perception classique et au regard visionnaire, François perpétuait la tradition culturelle qui allait de Charles Trenet à Bobby Lapointe, de Jean Vigo à Jean Renoir. Un cinéma allégorique, qui dis «-je », résolument autobiographique et en même temps romanesque. Du sésame de son œuvre, l’une de ses répliques récurrentes devient l’adage de son patrimoine amoureux ; « L’amour est à la fois une joie Et une souffrance. »Sa croix, son glaive et son calvaire relevaient du simple fait d’exister, de l’incommensurable tâche de créer et de diriger les acteurs. Sa plus grande et folle passion, son mystère intime et indicible.

Aura-t-il gagné ce pari fou de recréer l’univers selon sa vision personnelle et universelle du monde, de l’homo sapiens et du digne comédien ? Seule l’adversité a tranché en l’arrachant à la volée à la grande scène du cinéma français, le 21 octobre 1984, voilà tout juste trente et un ans !Cinquante-deux ans après sa terrible naissance, il succomba durant la saison des feuilles d’automne qu’on ramasse à la pelle…Bon voyage, Monsieur Truffaut, tu étais la feuille d’or qui ne perdra jamais son éclat et qui ne tombera jamais par terre….

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